dimanche 25 janvier 2015

La naissance du nationalisme dans le monde musulman

 Amélie CHELLY

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L’idée de nationalisme dans les pays musulmans a généralement une explication historique : c’est un concept importé visant la préservation ou la revendication de l’indépendance pendant la période de la colonisation. Si l’Iran est un des rares pays de la région à n’avoir pas connu de colonisation, les frontières avec les pays voisins ont su être poreuses pour le concept politique de nation. La quasi-totalité des pays musulmans ont connu le colonialisme européen. Suite à la première guerre mondiale et au traité de Sèvres d’août 1920, l’influence européenne est encore accrue. C’est dans ce contexte que les termes de « nation », « national », « nationalisme » investissent les appellations de groupes d’opposition et de résistance. Au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, principe paradoxalement hérité des fondements politiques occidentaux, s’affirment des mouvements tels que le Mouvement National Algérien ou le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques – toujours en Algérie –, les jeunes Tunisiens, le Neo-Destour – toujours en Tunisie –, les ancêtres de l’Istiqlal au Maroc ou encore Wafd égyptien. Il s’agit de mouvements à tendance laïque, faisant de l’Islam un des versants culturels permettant une reconnaissance commune, une auto-identification. Dès le début du XXe siècle, en lien encore avec les luttes pour les indépendances, s'affirment aussi progressivement les premières idéologies de l'islam politique contemporain, comme celle des Frères musulmans d’Egypte (1928). L’intégration du concept de nation aura donc accouché à la fois d’une aspiration à l’autodétermination des peuples au sens wilsonien et donc rousseauiste, mais aussi d’une résurgence sécularisée du terme d’umma. L’idée de nation est le point d’articulation entre colonisation et décolonisation, et incarne la clef de voûte d’une réflexion nouvelle sur l’identité qui s’est paradoxalement nourrie au contact des européens. La religion fait figure pour certains mouvements de paramètre de reconnaissance culturelle, et pour d’autres, de fondement endogène (donc plus émancipé du modèle européen) générateur d’unité communautaire extra-étatique. Cette difficulté à positionner la religion dans la revendication nouvelle à l’autodétermination avait notamment poussé Habib Bourguiba, avocat formé en France, à opposer au vieux Destour, le Neo-Destour, en Tunisie. Les termes qu’il utilise le 8 avril 1956, alors qu’il préside l’Assemblée Constituante, montre bien les difficultés liées à l’opposition traditionnelle entre entité religieuse et projet moderne :

« Nous ne saurions oublier que nous sommes des Arabes, que nous sommes enracinés dans la civilisation islamique pas plus que nous ne pouvons négliger le fait de vivre la seconde moitié du vingtième siècle. Nous tenons à participer à la marche de la civilisation et à prendre place au cœur de notre époque »[1]

L’idée de siècle est significativement présente.
Le vocabulaire politique algérien traduisant le sentiment national, mis au service de l’indépendance, trouve lui aussi une évolution formelle : l'idée de nation se forge pendant la colonisation, et notamment dans l'entre-deux-guerres, autour de Messali Hadj et de l'Etoile nord-africaine.[2] Dans ces revendications, les nationalistes utilisent au départ le terme « umma », le soustrayant à son sens traditionnel religieux au profit d’un modèle calqué sur l’idée de « nation » occidentale, avant de lui préférer le mot « watan »[3]. Le mot « watan » reste traditionnel, mais porte une dimension plus territoriale (espace délimité) et clanique (ensemble populaire).
L’heure des revendications nationales est aussi le temps d’une opposition chez les adversaires du colonialisme, entre mouvements nationalistes à tendance laïque, et mouvements érigeant des idéologiques islamiques politiques. Le cas de l’Egypte, berceau idéologique des Frères musulmans est à ce titre paradigmatique : Contrairement aux frères musulmans qui, eux-aussi, depuis 1928, se développent en Egypte, le Wafd (qui signifie « délégation »), dans l’Egypte sous tutelle britannique, se pose, dans les années 1920, comme défenseur de la nation égyptienne et rejette l’utilisation de la religion dans des perspectives politiques. Le comité central du Wafd est d’ailleurs créé et présidé par la féministe Huda Sharawi dès 1923. Le mot d’ordre du parti, « La religion est pour Dieu et la patrie est pour tous » est bien loin des aspirations des Frères musulmans, dont le but proclamé repose sur un verset du Coran : « promouvoir le bien et interdire le mal » (3,110). Hassan al-Bana, fondateur de la confrérie, ne reconnaît la légitimité d’un gouvernement que s’il est conforme à la shari’a. Le rejet de l’occidentalisation s’affirme donc par une opposition reposant sur l’islam comme seul ciment de l’identité des peuples (musulmans) colonisés. Le mouvement entend réorganiser la société en érigeant un Etat islamique à la fois contre l’envahisseur occidental et contre l’islam populaire (trop souple pour avoir su résister à l’invasion occidentale). Bien loin des modèles politiques consultatifs et constitutionnels européens, ceux-là mêmes auxquels aspirent les mouvements nationalistes arabes aux heures de la colonisation, les frères musulmans sont pour le principe coranique de consultation (la shura)[4] et confondent volontiers nationalité et islam.[5]
Les problèmes terminologiques, en persan notamment, sont progressivement dépassés : les mots mellat (« peuple », entité souvent opposée à dowlat, « Etat »[6]), de vatan (« patrie »), khalq, mardom (« peuple »), ou encore mihan (terme ancien pour « patrie ») étaient indistinctement utilisés pour désigner cette entité nouvelle : la nation. Le mot mellat investit progressivement la sphère cherchant à définir la nation. La Révolution constitutionnelle de 1906 marque un tournant incontestable dans sa conceptualisation. A ce titre, un point commun avec l’émergence des nationalismes issus des pays colonisés est à souligner : si l’Iran n’a pas été colonisé, à l’époque de la Révolution constitutionnelle, les puissances occidentales s’immiscent dans l’économie d’un Iran qui subit « le Grand jeu »[7]. Développer le concept de nation sonne comme une exigence dans l’affirmation de la souveraineté iranienne sur l’étranger.

L’intégration du terme de nation et de la conscience nationale est à l’origine des grands élans de politisation de l’islam, et certainement des premiers islamismes. L’idée de nation est le point d’Archimède et l’aspiration tant idéologique que physique de l’entrée des peuples de l’islam dans la modernité, entrée qui se caractérise par la construction d’idéologie totalisante, de grandes grilles de lecture politiques du monde fondées sur un élément identitaire qui incarne ce qui n’est pas l’Occident aux yeux des populations du ressentiment : l’islam.




[1] BELKHODJA T., Les Trois décennies. Bourguiba, Publisud, janvier 1998, p. 15.
[2] L’association est fondée en France (1926) par une groupe de travailleurs émigrés majoritairement kabyle et deviendra rapidement un parti politique lié pour un temps au Parti Communiste Français. Messali Hadj, membre influent dès 1927, incarne la lutte anticoloniale maghrébine.
[3] Les textes de l’écrivain Mbarek al-Mili sont significatif de l’évolution du choix des termes en politique algérienne : « Cette patrie (watan) s’est fixée sur ses frontières depuis l’époque carthaginoise […]. Si l’on observe l’ancienneté de ses frontières, qui remonte à l’aube de l’histoire, on s’aperçoit de la quasi unité historique et politique qui la constitue. Il est rare qu’on trouve une terre que la nature a dote de frontières comme le Maghreb et un pays qui a des frontières aussi anciennes que la patrie (watan) algérienne », « Histoire de l’Algérie dans les temps anciens et modernes » (tarikh aljaza’ir fil qadim wal hadith) in Parcours d’intellectuels maghrébins, Kadri Aïssa (dir.), Paris, Karthala-Institut Maghreb-Europe, 1999, p. 198. L’auteur utilise également le terme « umma » pour désigner la nation algérienne, mais plus généralement le mot désigne un ensemble civilisationnel (« les Phéniciens sont une Umma sémitique descendant de Can’ân, fils de ‘Imlîq », « les romains sont une umma latine » etc… Mbarek al-Mili, cité dans Parcours d’intellectuels maghrébins, p. 200)
Par ailleurs, El Watan (la nation), est le nom d’un journal quotidien algérien en langue française paru pour la première fois le 8 octobre 1990, fondé par d’anciens journalistes liés au FLN, à l’heure où la presse privée est autorisée en Algérie (par la loi Hamrouche de 1990).
[4] Le projet consultatif des frères musulmans d’Egypte s’inspirait du modèle de la shura saoudienne. Traditionnement, ce principe nait de l’idée selon laquelle la mission du prophète, si légitime de fait soit-elle, n’a jamais exclu l’opinion de ses compagnons si elle était unanime. Il est dit dans le Coran en référence à la désobéissance des consultés au prophète lors de la bataille de Uhud : « C’est par un effet de la grâce de Dieu que tu t’en montras doux à leur égard, si tu étais rustre au cœur dur, ils se seraient dispersés loin de toi. Pardonne-leur donc, prie pour leur absolution et consulte-les dans toute décision » (Al-Imran, La famille d’Imran, 3,159)
[5] Notons que le développement de la confrérie a aussi pu être possible du fait de leur soutien au roi d’Egypte dans sa lutte contre le parti Wadf.
[6] Les difficultés relatives à la circonscription du terme d’Etat dans le cas iranien sont notamment soulevées chez Bertrand Badie, Les Deux États. Pouvoir et société en Occident et en terre d’Islam, Paris, Fayard, 1987. Le versant proprement territorial de l’idée d’Etat trouve souvent sa traduction dans le terme persan de keshvar (« pays »), et le versant gouvernemental ou institutionnel par hokumat (« gouvernement »).
[7] Expression définissant les rivalités coloniales entre la Russie et la Grande Bretagne en Asie centrale dès le XIXe siècle. Les britanniques exerçaient des pressions sur l’Iran en vue de garantir les routes commerciales vers l’Inde, et les russes avaient des ambitions territoriales (Cf. Traité de Golestan 1812 et Traité de Turkmanchai 1828). Les deux puissances contrôlaient l’économie du pays interférant dans la sphère commerciale, profitant de la faiblesse du pouvoir Qadjar.