lundi 26 décembre 2016

mardi 20 décembre 2016

La femme idéale selon Daesh

Par Amélie M. Chelly
Chercheure associée au CADIS (EHESS-CNRS)

Un ventre sacré


Nous suivons l'évolution de l'image que Daesh construit de la femme à travers les contours tourmentés de l'actualité. Au départ, l'Occident était sidéré par le confinement féminin et la réduction de son rôle aux tâches les plus traditionnellement liées au foyer, à la procréation, à un avilissement dans une sexualisation mécanique. Cette image-là d'ailleurs était à l'origine d'une question récurrente : "comment des femmes européennes peuvent-elles être attirées par cette réduction et cette privation de liberté ?". Puis l'actualité a dessiné les femmes de Daesh autrement, les armes à la main, nous poussant à reconsidérer l'image que la propagande de l'EI véhiculait désormais de la femme.
Cette image est plurielle. Quels en sont les contours ?
Celle ancrant la gente féminine dans un rôle traditionnel semble simple : c'est celle de la femme qui donne naissance et s’occupe du foyer. La femme n’existe qu’à travers le mariage, en effet, la propagande de Daesh ne met jamais en lumière la femme en dehors de son statut d’épouse. En d’autres termes, les images ou les discours tenus traitent soit de l’enfant, soit de l’épouse, comme si la période intermédiaire (« de la quête de l’époux » à la sortie de l’enfance) n’existait pas.

Le caractère « limité » du rôle de la femme n’est pas présenté comme tel dans la propagande de Daesh, et cet élément est incontournable dans la bonne compréhension de ce qui peut motiver une femme occidentale, nourrie de postmodernité, à rejoindre les rangs de l'EI : ce rôle prend, comme dans le cadre de toute prescription islamique, un contour pur et licite, et est ainsi sacralisé. En d’autres termes, le rôle de la femme trouve une importance à la hauteur du rôle de l’homme : l’homme est un héros parce qu’il est disposé au sacrifice de sa vie biologique, il meurt pour défendre sa cause, tandis que la femme est une héroïne parce qu’elle est disposée au sacrifice de sa vie physiologique, elle met les fonctionnements de son corps au service de sa cause.

La sacralisation du rôle de génitrice répond à un aspect idéologique fondamental de l’EI : la colonisation. Le ventre devient le centre sacré de l’existence du Califat. L’homme est le versant négatif de l’établissement (destruction de l’ordre établi) et la femme l’ordre positif de l’établissement (création de l’umma par le peuplement), d’où l’exhortation du djihadiste français Abu Salman Al Faransi : « Prenez vos femmes, et vos enfants, et rejoignez-nous dans l’Etat islamique ». La femme est une possession qu’on emporte avec soi ou qu’on trouve sur place. Elle ne trouvera de rôle sacralisé qu’à travers son investissement en tant que génitrice. Le cas de celle qui a pris le nom de Sophie Kasiki, est encore autrement révélateur de la pierre angulaire qu'incarne la colonisation dans l'idéologie : la jeune femme a été attirée, non pas par un mariage, mais par des jeunes de banlieue partis faire le djihad, jeunes qu'elle connaissait bien et en qui elle avait confiance, jeunes dont elle a cru le discours utopiste et qui entendaient la faire travailler dans une maternité de Raqqa, toujours dans cette perspective de facilitation du processus générationnel.  

Autre point fondamental dont on pourrait penser qu'il puisse dissuader une jeune femme de s'engager du côté de l'EI : la polygamie. Présente dans l’islam, elle se trouve idéologiquement resacralisé dans le contexte de l’établissement de l’Etat islamique : dans l’islam, l’homme a le droit de prendre plusieurs femmes pour épouses si et seulement s’il peut leur accorder un traitement équitable. Dans les chambres de sœurs sur les réseaux sociaux (notamment sur l’application télégram), un mot d’ordre revient régulièrement pour convaincre les jeunes femmes encore réticentes au départ à cause de la question de la polygamie : il s’agit d’affirmer que le cadre idyllique du Califat permet à tout homme d’avoir les ressources nécessaires au traitement équitable de chacune des épouses. Ainsi, cet aspect de la propagande permet une réponse plus efficace à l’exigence idéologique de colonisation par l’enfantement.

L’image de la femme traditionnelle est construite autour de la pudeur. Cette pudeur promue par l’islam traditionnel trouve des contours différents dans la propagande idéologique de Daesh : d’abord parce que cette pudeur s’inscrit contre l’ennemi occidental. Dans le dégoût socio-culturel de l’Occident qui doit motiver le départ pour un Etat islamique idéal, il y a certes la corruption, la mécréance, la lâcheté, mais il y a surtout la dépravation qui trouve sa forme la plus visible et la plus paradigmatique dans l’exposition de la nudité féminine. L’image de la femme du Califat devient un contre-modèle : la femme occidentale est un objet de consommation, tandis que la femme de l’EI se protège de cette chosification par la pudeur (niqab, burqa, djilbab). Cette propagande permet un renversement de l’idée de chosification qui se distingue de celle de soumission.
Autre point fort dans la promotion idéologique de la pudeur : la sexualisation du conflit. Cette sexualisation existait déjà dans le cadre de la révolution islamique iranienne qui liait le voile de la femme au sang des hommes tombés en martyr. Le point d’articulation était une valeur culturelle, le nâmus, à savoir l’honneur lié à la protection de l’intégrité des femmes du groupe.
Pendant la guerre Iran/Iraq, les slogans traduisaient explicitement cette sexualisation liant intégrité féminine à la victoire masculine (pensons par exemple au slogan « La noirceur de ton voile, ô ma sœur est plus efficace que la rougeur de mon sang. ») La femme en se cantonnant à son rôle le plus traditionnel contribue donc à la grandeur du Califat.

Une combattante


L’image de la femme combattante n’est pas la plus véhiculée. Sa promotion est discrète et récente. La communication de l’Etat islamique se contente d’adapter l’idéologie aux exigences circonstancielles au nom d’un principe supérieur. La communication relative à la femme combattante est restreinte, elle consiste plus en une sorte d’autorisation à la prise d’armes, la propagande plus directe est plus l’apanage des réseaux sociaux, des fratries et des copinages. En d’autres termes, l’invitation de la gente féminine à la violence est plus indirecte, elle se situe plus dans les niveaux intermédiaires de communication.

Dans les vidéos de propagandes et les discours de l’EI, la place de la religion est finalement marginale. C’est bien plus une exaltation du sens de l’héroïsme qui est véhiculée, exaltation qui va de pair avec la reconstruction du processus d’individuation à travers le projet collectif. A ce titre, et concernant la promotion de la femme combattante, il faut noter qu’il existe une sorte de communication dans la communication. Ce sont les femmes djihadistes occidentales qui font la promotion de la femme combattante auprès des potentielles candidates occidentales. Elles jouent sur les codes culturels occidentaux (comme l’exploitation de l’effet de « mode »), font de la ceinture d’explosifs un accessoire de mode et du jeune homme djihadiste le nouvel objet de fantasme. La propagande de daesh est ainsi plurielle selon qu’elle s’adresse à une population moyen-orientale ou occidentale. L’adoption du langage de la recrue potentielle passe aussi par l’adaptation à une culture qui marque moins de différences entre gentes féminine et masculine : l’occidentale peut ainsi réinvestir ses aspirations dans les cadres de l’idéologie (s’affirmer en tant qu’individu, suivre une mode, ne pas faire une croix sur ses aptitudes en tant qu’agent d’action social).

La création de la brigade féminine armée Al-Khansa en 2014 incarne l’officialisation du caractère licite de la femme-combattante. Dans un manifeste publié sur certains réseaux sociaux (traduit en anglais et mis en ligne par la Quilliam Foundation), Al-Khansa reformule le rôle de la femme, mettant à jour l’évolution des contours que l’EI lui confère : la femme doit être confinée au foyer, ne doit pas travailler, mais est autorisée à sortir dans trois circonstances : pour prendre les armes quand les hommes sont en nombre insuffisant (au nom du principe supérieur de la protection du Califat), pour prendre les armes si un imam l’y autorise, ou pour étudier l’islam ou l’enseigner.

Techniques de séduction


Daesh articule ses techniques de communication autour de l’adaptation du discours. Les discours voués à recruter des femmes prennent des contours particuliers. On note des caractéristiques récurrentes :
* Valorisation de l’idéal de virilité : les recruteurs répondent à une faiblesse observée dans une large partie d’une gente féminine en quête d’une virilité que les occidentaux ont, à leurs yeux, perdue. Le féminisme occidental aura eu pour effet, selon elles, de dissoudre la distinction des rôles entre hommes et femmes de sorte que l’homme ne fasse plus figure de protecteur et que la promesse du mariage pour la vie relève du mensonge.
Ainsi, le djihadiste, cet homme capable de mettre sa vie biologique en dessous de ses idéaux incarne la fiabilité, la fidélité, l’intégrité et la virilité.
* Assurance de se réapproprier une féminité authentique
* Assurance du fait que le sentiment de malaise que l’adolescente ou la jeune femme ressent dans sa vie est un symptôme de l’élection divine.
* Assurance (liée à la fibre maternelle) que ses futurs enfants vivront dans un milieu protégé, loin des dangers de la société occidentale (drogue, viol, dépravation, désespérance socio-économique)

Le mariage tient une place prépondérante dans la communication avec la gente féminine. Le mariage est souvent un point d’articulation entre l’espoir (retrouver la virilité en l’homme, la sécurité, la justice) et l’entrée dans le Califat. Le recrutement de la gente féminine est ainsi concentré autour du mariage, soit avant le départ pour la Syrie ou l’Iraq (souvent par écran interposé), soit sur le sol de l’Etat islamique. La terminologie employée autour du mariage contribue au caractère idyllique de l’union au djihadiste : la femme trouvera son « lion » et donnera naissance à des « lionceaux du Califat ». On lie ainsi l’idéal du mariage à un vocabulaire martial islamique (le mariage est une lutte pour le bien, la lutte est un mariage au bien).
Par ailleurs on a récemment observé une inversion des tendances concernant la perspective du mariage. Depuis que la propagande de l’EI destinée aux occidentaux s’oriente plus sur l’attentat à commettre sur le territoire occidental que sur le combat en Syrie, on assiste à des mariages par écrans interposés qui ne doivent plus déboucher sur le départ de la femme pour retrouver son époux au Califat mais sur l’accueil de l’époux djihadiste par sa femme sur le territoire européen. Le phénomène est encore balbutiant mais les conversations que nous avons observées dans le cadre de
nos recherches proposent de plus en plus systématiquement cette alternative. L’établissement du Califat et la Hijra restent évidemment des conditions islamiques indépassables, mais la guerre contre l’Occident se présente comme une étape intermédiaire nécessaire. Au nom du renforcement du Califat par l’affaiblissement de l’Occident, on demeure un bon musulman en différant sa réponse au principe de colonisation.
By Xosé Bouzas