lundi 25 janvier 2010

La Shoah et l’Iran



Madar Zefr Daradjé (virage à zero degré). Cette série télévisée qui connaît un grand succès en Iran (programme des chaînes de l’Etat), fait l’éloge du rôle qu’a joué l’Iran, pendant la seconde guerre mondiale, pour le salut du peuple juif. La série conte l’histoire d’un irano-palestinien musulman amoureux d’une juive française qu’il tente d’arracher aux mains des nazis. Cette série est la plus coûteuse des productions jamais réalisées par les chaînes de l’Etat iranien.



Il est évident que le point de départ d’un tel sujet s’incarne dans la série de conférences négationnistes ou révisionnistes qui se sont tenues à Téhéran en janvier 2006. Cet événement très médiatisé a donné lieu à de vives – et salutaires – critiques internationales du régime iranien. Nous considérerons plus tard ces critiques ; avant cela, il nous semble fondamentale de revenir sur une fausse idée et sur certaines méconnaissances : d’abord la position officielle de l’Iran vis-à-vis de l’existence de la Shoah, puis le rôle de l’Iran au moment de la Shoah.

La position officielle de l’Iran, sur quelque sujet qu’il soit, réside dans la parole du guide suprême, Khamenei actuellement. Il est le chef d’Etat. Le président n’a que très peu de pouvoir en définitive en Iran . Or, la position de Khamenei sur la question de la Shoah confirme son existence. Telle est donc la position officielle de l’Iran. Pour autant, la question de la Shoah n’est absolument pas liée à la question d’Israël pour le guide suprême : Israël, ennemi à abattre oui, mais la mythification du génocide, il n’en est pas question. Maintenant, doit-on voir dans la position de Khamenei une volonté de ne pas tomber dans le ridicule, à considérer l’histoire de l’Iran pendant la seconde guerre mondiale ?
L’Iran entretenait de bons rapports économiques avec l’Allemagne pendant le deuxième conflit mondial ; cependant, quand les nazis réclamèrent les juifs perses, l’Iran opposa un refus catégorique. Le gouvernement iranien réussit à convaincre les experts raciaux nazis que les juifs iraniens étaient de pure race iranienne, aryenne au sens propre du terme , depuis plus de 2500 ans, et avaient exactement les mêmes droits que n’importe quel autre Iranien. Les nazis furent contraints d’accepter les arguments perses, mais le gouvernement iranien ne s’arrêta pas là ; on ne pouvait pas se contenter du salut des juifs d’Iran : beaucoup de juifs d’Europe furent sauvés par des diplomates iraniens qui leur procurèrent des passeports iraniens. La guerre terminée, le gouvernement et le peuple iranien aidèrent aussi beaucoup de juifs irakiens à fuir les persécutions dont ils étaient victimes dans leur pays, pour rejoindre ce qui allait devenir Israël. Les liens qui rattachent historiquement l’Iran à la Shoah se prolongent même, sous le Shah, dans la reconnaissance de l’Etat d’Israël, et de la mémoire juive : l’Iran est le premier pays musulman à reconnaître Israël et à établir des relation étroites qui durèrent jusqu’en 1979, heure de la révolution. Les armées israéliennes et iraniennes étaient formées à la même école, et les accords économiques qui liaient les deux pays étaient nombreux ; mais il faut tout de même noter que c’est à cette époque qu’un souffle antisioniste clérical se mit à se répandre : à l’heure de l’aide de l’Etat iranien au peuple juif, les ayatollahs formulent des prêches enflammés contre Israël. Les premiers grands slogans antisémites promus par le clergé émergent.
La différence que nous avons étudiée jusqu’à lors, au cours de nos précédents articles, entre antisémitisme et antisionisme, trouve sa pleine expression lorsque l’ayatollah Ruhollah Khomeyni arrive au pouvoir en 1979, annonçant que les juifs seraient traités relativement à la place que la religion accorde aux dhimmis, qu’il en était le défendeur, parce que l’islam les nommait les « gens du Livre ». Par ailleurs l’avènement de la République islamique dirigée par Khomeyni sonne aussi le glas de l’entente israélo-iranienne : il faut désormais défendre les juifs en s’élevant contre Israël.
Quel est dès lors l’intérêt, et la place de la série de conférences négationnistes de janvier 2006, dans la politique iranienne ? Nous sommes, a priori, confrontés à un paradoxe : l’affirmation d’un respect du judaïsme, et l’atteinte à la mémoire du peuple juif. Le paradoxe trouve d’ailleurs toute son incarnation dans la série télévisée Madar zefr daradjé, série iranienne financée par l’Etat : au cours de vingt-deux épisodes, l’histoire d’amour entre un irano-palestinien musulman et une juive française que le jeune iranien arrache aux mains des nazies, brosse le portrait dithyrambique du véritable acteur principal : l’Iran de la seconde guerre mondiale : l’Etat salvateur. Comment une telle série (payée par l’Etat même !) peut-elle rencontrer l’audimat d’un pays qui tend à mythifier la Shoah ? D’abord, la qualification mythique de la Shoah n’est pas loin d’être l’apanage exclusif de Mahmoud Ahmadinejad (Cf. nos précédents articles), puis cette série sert la distinction que le gouvernement réalise entre antisémite et antisionisme. Le seul paradoxe à considérer réside dans la position du président. Isolé, en quelque sorte, et en même temps, le plus écouté de la scène internationale. Mahmoud Ahmadinejad a aussi donné son accord pour la diffusion de la fameuse série Madar zefr daradjé, même si on lui doit l’organisation d’une série de conférences dont le thème entre en parfaite contradiction avec les propos du réalisateur du feuilleton, Hassan Fathi, sur l’existence du génocide juif, même s’il y voit la légitimité de l’anti-sionisme : le massacre de juifs innocents est, pour lui, à comparer dans l’horreur aux massacre des palestiniens « par des soldats sionistes racistes », selon ses propres termes.

Conférence sur les Juifs d'Iran le mercredi 17 février 2010 à la Maison de la Communauté‏



Conférence à la Maison de la Communauté Moise Méniane ,17 rue Paul Langevin 92260 Fontenay aux Roses le 17 février à 20 h 30 sur l'histoire, les relations entre les juifs d'Iran et l'islam et ainsi que la situation actuelle sociale et politique de la communauté des Juifs d'Iran.

Une séance dédicace pour le roman Cette Etoile à mon bras sera aussi possible en fin de conférence.

samedi 23 janvier 2010

LES JUIFS D’IRAN :Deuxième plus grande communauté juive du Moyen-Orient après Israël.





« Si nous sommes partis c’est que nous avions peur, avance timidement Daniel S., juif iranien arrivé en France en 1980 ; mais au fil de mes voyages, aux dires de mes amis ou des membres de ma famille qui vivent encore là-bas, j’ai révisé les a priori que j’avais sur l’Iran de 79 : les Juifs y vivent mal, aussi mal que tous les iraniens ».

Les esprits occidentaux érigent une image assez caricaturale de la situation des Juifs en Iran. Effectivement, depuis l’avènement en 1979 de la République islamique, l’Iran a vu sa population juive passer de 80 000 à environ 25 000 individus, mais l’exil est une tendance qui ne concerne pas que la communauté juive. Toutes les communautés religieuses en Iran ont vu leurs chiffres chuter à la division. Les Juifs sont protégés par l’Etat, et accèdent à des privilèges insoupçonnés : fabriquer son vin pour le shabbat alors que l’alcool est strictement interdit en Iran (l’article 179 de la Loi iranienne sur les Punitions Islamiques préconise la pendaison pour un individu pris à boire de l’alcool pour la troisième fois), avoir des écoles Juives protégées par les autorités chi’ites (on compte moins d’attentats visant la communauté Juive en Iran qu’en France !), avoir des places au parlement, au même titre que les autres communautés chi’ite, chrétienne, zoroastrienne… Les Juifs d’Iran sont des iraniens avant d’être des Juifs. La preuve en est qu’eux seuls ont le droit d’aller rendre visite à leur famille en Israël et de rentrer en Iran sans risque aucun, alors que tout individu non-iranien, même chi’ite, prendrait de grand risque à poser le pied en terre iranienne alors que son passeport porte la trace d’un passage par Israël ! L’antisémitisme ne dessine pas la politique iranienne : c’est un anti-sionisme exacerbé qu’il faut considérer. Les Juifs iraniens eux-mêmes ont du mal à conceptualiser la notion d’antisémitisme : ils n’ont pas une grande conscience de la Shoah.

« La série de conférences, très largement négationnistes, qui s’est récemment tenue à Téhéran indique Daniel S., a suscité une vive indignation en occident. J’ai vécu, de concert avec la communauté juive de France, et la communauté iranienne de France, une vive offense, d’autant que le professeur français Faurisson participait de ces ignominies. Par contre, cette série de conférences n’a pas eu d’effet sur les Juifs restés en Iran. Notre jeunesse a été épargnée des récits de guerre et d’extermination. »

Peut-on parler d’antisémitisme du fait même que ces conférences se soient tenues à Téhéran ? En effet, nous sortons d’une thèse strictement anti-sioniste en mettant en lumière des théories négationnistes. Pourtant, des faits de l’histoire iranienne contemporaine désignent bien ce genre d’entreprise comme un simple moyen de nourrir une politique résolument anti-sioniste. D’abord, cet étrange et paradoxal privilège accordé aux juifs iraniens – ou plutôt aux iraniens juifs !) de pouvoir aller et venir entre Jérusalem et Téhéran, puis ce malheureux épisode en 1999, où treize Juifs ont été incarcérés pour espionnage en faveur des Etats-Unis et d’Israël : ces arrestations n’ont été qu’un prétexte politique pour défaire l’entreprise réformatrice de Khatami qui entendait s’éloigner de la perspective anti-sioniste érigée par Khomeyni et ravivée par Mahmoud Ahmadinejad. Contrairement à ce qu’avance Antoine Spire, nous n’avons pas à faire à une nouvelle forme d’antisémitisme cachée derrière un anti-sionisme, l’Iran fait construire et nourrit un sentiment anti-sémite pour appuyer sa politique anti-sioniste.

« Si nous avions à faire à un antisémitisme tel qu’on a pu y être confronté dans l’Europe du XXe siècle, les iraniens n’auraient pas même pu concevoir une citoyenneté iranienne pour les Juif, insiste Daniel S. Et si dans les films iraniens, les Juifs tiennent toujours le mauvais rôle, si dans les écoles on diabolise le Juif, c’est parce que les autorités craignent qu’on fasse la distinction entre Juif et sioniste, différence qui est par ailleurs indéniable »

Les juifs d’Iran sont citoyens, vont à l’université, pire ! échappent aux lois islamistes issues de la sunna en étant jugés par les institutions de l’Etat chi’ite au même titre que les iraniens chi’ites, alors que si les lois de l’Islam étaient purement et strictement respectées, Juifs comme chrétiens devraient être juridiquement séparés du reste de la population, en étant jugés par des instances propres (tribunaux rabbiniques ou ecclésiastiques). Les Juifs d’Iran ne se sentent pas en danger. Les anciennes générations, celles des grands-parents ou des arrière-grands-parents n’investissaient pas dans l’immobilier relativement à un projet commun d’expatriation. Ce n’est pas le cas de celle des parents, qui achètent des appartements, des voitures, du mobilier coûteux. Dans l’Iran d’aujourd’hui, ce sont les jeunes qui, nourris par le monde occidental, la culture américaine auxquels Internet donne accès, commencent à aspirer à des libertés qu’ils n’ont, pour beaucoup, pas vécu, et émettent la volonté de partir.


Petit rappel chronologique : l’Iran de 79 à aujourd’hui

11 février 1979: après des mois de manifestations réprimées avec violence, le shah (Mohamad Reza, dernier Pahlavi à régner) abandonne le pouvoir et l’ayatollah Khomeyni, qui avait élaboré ses plans idéologiques pendant son exil en France, rentre à Téhéran.
1er avril 1979: La république islamique est proclamée.
Août 1979: la nouvelle constitution accorde à Khomeyni le pouvoir suprême.
1980: La guerre avec l’Irak éclate. Elle est déclenchée par l'invasion des troupes irakiennes.
1981: Ali Khamenei (à ne pas confondre avec le guide Khomeyni) est élu président de la république.
1988: Fin de la guerre Iran/Irak. Le conflit a fait un million de morts.
Juin 1989: Mort de l'Ayatollah Khomeyni. Ali Khamenei lui succède en temps que « Guide de la révolution ».
Juillet 1989: Nouveau président de la république Ali Akbar Hachemi Rafsandjani.
Mai 1997: le réformateur Mohammad Khatami est élu président de la république. Il sera réélu en 2001.
Février 2003: Avalanche conservatrice à l'occasion des élections municipales. Mahmoud Ahmadinejad remporte la mairie de Téhéran (taux d'abstention de plus de 85% !!).
Octobre 2003: accord entre l'UE3 et l'Iran. Téhéran accepte d’appliquer le protocole additionnel au traité de non-prolifération (TNP)
Février et mai 2004: victoire écrasante des conservateurs à l’heure des législatives : ils obtiennent 195 sièges sur 290.
Juin 2005: Mahmoud Ahmadinejad remporte les présidentielles contre Rafsandjani avec 61,7% des voix. Le taux de participation est de 59,7%.
Automne 2005: le président Ahmadinejad multiplie les provocations à l'encontre d'Israël, qui doit être« rayé de la carte », et tient des propos négationnistes.
12 mai 2006 : le secrétaire général de l'Onu Kofi Annan appelle les Etats-Unis à dialoguer directement avec Téhéran pour résoudre la crise : projets nucléaires de l’Iran et lettre à George Bush pour proposer de nouveaux « moyens » de régler les tensions dans le monde.
11 décembre 2007: l'Iran organise une conférence internationale sur l'holocauste rassemblant soixante-sept chercheurs de trente pays, pour la plupart révisionnistes.

jeudi 7 janvier 2010

CETTE ETOILE A MON BRAS



A commander sur :
http://www.chapitre.com/CHAPITRE/fr/BOOK/enayatzadeh-setare/cette-etoile-a-mon-bras-roman,28589243.aspx

« Nous étions nombreux à avoir ce gène ethniquement transmissible du nom de judaïsme... Vivre avec, c'était rejoindre le clan des anormaux, des handicapés, des sous-hommes. C'est la raison pour laquelle on avait décidé pour notre bien qu'il était préférable d'être mort. Vivre avec une telle tare c'était comme avoir l'apparence d'un homme sans en avoir la dignité (…) Alors j'ai tout simplement décidé de commettre le crime pour lequel on m'avait accusé à tort, histoire de n'être pas condamné pour rien: j'ai endossé la déloyauté qu'on attribue généralement aux juifs, j'ai changé de nom et de pays pour, dans un premier temps, échapper à l'ennemi alors qu'il n'était pas assez puissant pour m'arrêter… »

Heinrich fuit sa vie pour dessiner l’histoire de sa mort. Il est vite rattrapé par le devoir, et ce dernier s’incarne en Franck Folley, un diplomate qui décide de faire entrer le jeune artiste juif dans l’univers des hauts dignitaires nazis. Entre espionnage et apprentissage de l’horreur, Heinrich réalise bien qu’il n’est finalement plus maître des limites de l’humanité qu’il voit sans cesse repoussées.

Setâre ENAYATZADEH est désormais spécialiste du monde iranien et enseigne la philosophie dans le secondaire, ainsi qu’à l’ESG (Ecole Supérieure de Gestion). Née à Marseille en 1983, elle s’est d’abord penchée avec sensibilité sur les pages génocidaires de l’histoire, dans un souci de compréhension de la dimension que prend l’existence dans des circonstances qui l’étouffent.