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introduction à l'idée d'identité iranienne

Aujourd’hui l’Iran effraie. On écrit frénétiquement, comme pour apaiser sa crainte en même temps qu’on l’alimente. Nucléarisation, violent rejet de l’occident, l’humiliation comme condition féminine… l’Iran se ferme officieusement. On ne visite plus l’Iran par peur d’être pris pour le journaliste qu’on n’est pas, à cause de notre teint trop clair, ou de l’hésitation dépaysée que nos pas dessinent sur une terre plusieurs fois millénaire. Cependant, qu’il s’agisse des images qui nous sont diffusées à profusion, ou des innombrables publications sur l’Iran qui jonchent les meilleurs étals des plus grandes librairies, proposant des fines analyses géopolitiques, il nous semble que la notion d’iranité, notion qui tient pourtant toutes les conditions géopolitiques et historiques entre ses mains, n’est pas effleurée.
Les traits de l’Iran sont épurés par l’occident au point d’en faire une œuvre minimaliste privée de ses reliefs et de ses couleurs. On n’a pas moins de douze groupes ethniques et autant de langues en Iran, plus de cinq minorités religieuses, un poids de l’histoire qui dessinent des inclinaisons politiques très différentes qu’on est aujourd’hui tenu de taire, mais qui posera très certainement problème à considérer l’éventuelle chute de l’actuel régime.

La notion d’iranité a attrait à l’identité. L’identité est un concept complexe, flexible, qui ouvre un large champ de réflexion, et qui annonce dès lors qu’on ne s’arrêtera pas ici à des considérations historiques, politiques, ou chiffrées. Ces données sont bien évidemment nécessaires, et nous nous y attarderons, mais à considérer l’identité comme un ensemble de traits permettant de faire la distinction entre soi et l’autre, il est bien évident que notre étude revêtira un aspect humain. Il nous semble fondamental pour nous plonger dans la particularité de cette réalité, l’iranité, de rapporter un travail de terrain. Comment étudier les mentalités et le sentiment d’appartenance à ce ensemble identitaire, sans faire de rapport sur le vécu d’un héritage qu’on estime commun ? S’identifier, c’est savoir faire un retour définitionnel sur soi ; cela engage donc une faculté autoperceptuelle de soi, la faculté d’outrepasser une sensation immédiate de soi pour concevoir l’ensemble des représentations de soi. Là, se trouve la dimension affective, la dimension du jugement de soi sur soi.

Une telle ambition n’est pas anodine à l’heure où nous sommes. Cette nécessité à définir l’identité iranienne naît notamment d’une évolution dans sa définition identitaire, et cette évolution est due à la nouvelle configuration diasporique de la population iranienne. La notion d’iranité est certainement coextensive à une définition identitaire qui se construit hors d’Iran. On parle d’identité française quand on la sent se perdre dans un pays où des valeurs qui ne sont pas traditionnellement françaises font irruption sur le territoire. On parle de plus en plus d’arménité ou de turcité, par confrontation avec ce qui est autre[1], ou alors parce que ces identités sortent de leur territoire et doivent être pensées pour ne pas s’effacer. C’est l’arrachement du peuple iranien à sa terre qui entraîne cette nécessité redéfinitionnelle qui prend source en 1979. Il est évident que la configuration diasporique à la fois moteur et paramètre de notre tentative d’élucider ce qu’il faut entendre par iranité, est à expliquer par ce qui l’a provoquée.

Il faut remonter un peu avant 1979, « date-rupture » dans la ligne directrice identitaire, date qui constitue d’ailleurs elle-même un élément identitaire. Pour beaucoup d’iraniens, il y a l’avant et l’après 1979. Identité politique, religieuse et sociale s’articule autour de la date de l’avènement de la République islamique. Ce n’est pas pour rien si on voit le nombre de zoroastriens croître entre 79 et nos jours[2], alors que tous les autres groupes religieux voient le nombre de leur membres se réduire en Iran[3]. L’imposition des règles islamiques érigées en mesures politiques a engagé des réactions identitaires qui ont pour but de retrouver une iranité plus pure. On retourne à la première religion d’Iran, on devient athée, on s’éloigne de la religion. C’est un véritable échec d’une politique religieuse pour le religieux que nous considérerons d’ailleurs au cours de notre étude.

Mais comment en est-on arrivé à ces extrémités alors que sous le Chah, le port du voile était interdit ? Alors qu’on était forcé de porter des vêtements occidentaux dans les universités et les administrations ? Alors que le Chah a fait de l’Iran un pays moderne au sens où nous l’entendons en Occident ? En 1978, la monarchie iranienne chute. C’est la fin de la dernière dynastie, celle des Pahlavis. Cette dynastie née en 1926 avait considérablement relevé le pays de son retard économique, retard non seulement par rapport à l’occident, mais aussi par rapport aux pays du Moyen-Orient. Sous les Qadjar, dynastie qui a précédé celle des Pahlavis, l’Iran est traversé de problèmes socio-polico-économiques. Le pouvoir n’est pas centralisé, le taux d’analphabétisme est cinq fois plus élevé qu’en Egypte, les voies ferrées quasi-inexistantes, on se déplace mal dans le pays ce qui étouffe encore toute velléité de réaliser quelque essor économique qu’il soit. L’armée du pays, quasi-inexistante, ne permet pas de conserver la neutralité dans laquelle s’est cantonnée l’Iran pendant la première guerre mondiale, ce qui affaiblit encore le pays. C’est dans ce contexte que le premier Pahlavi, le chef d’armée Reza Khan, s’est imposé, pour être couronné en 1926. Entre 1925 et 1939, on a une croissance économique fulgurante : près de 1300 %. L’enseignement et la laïcité sont valorisés. Des universités se créent, université dont le niveau et de plus en plus reconnu sur la scène universitaire internationale. Aujourd’hui, l’héritage est très constatable : L’Iran est un pays où on étudie. On compte de très nombreux docteurs, Les femmes plus encore d’ailleurs que les hommes obtiennent des doctorats d’Etat. La politique de laïcisation aussi a des conséquences sur l’actualité iranienne. La rigidité des mesures du Chah quant à l’interdiction du port du voile a notamment conduit à de grandes « manifestations voilées », à l’initiative de femmes qui n’étaient pas forcément religieuses, et qui ne savaient pas qu’elles se verraient forcées de cacher leurs cheveux sur la scène publique quelques mois plus tard. Avant de céder son pays, le Chah s’est efforcé de ranimer la flamme de la Perse antique. De redonner à l’Iran les couleurs d’un temps épuré de la religion officielle de l’Etat : la volonté d’imposer un calendrier ayant pour source la fondation de l’empire de Cyrus, le fameux défilé de Persépolis, autant de manifestations qui irritent l’opinion occidentale, et qui sont pourtant l’expression la plus illustrative du sentiment patriotique iranien, celui qui perdure sous tout ressentiment vis-à-vis de l’actuel régime.








[1] Les notions de turcité et d’arménité sont aussi employées dans le cadre de l’opposition de ces deux identités pour se définir. Les travaux sur la représentation turque du massacre arménien notamment, essaient, dans nombre d’études, d’expliquer le génocide comme le résultat d’une dynamique de construction et d’affirmation de l’identité nationale turque, de la turcité sur ce qui n’est pas elle et dont la confusion la mettrait en danger. L’objectif du Comité Union et Progrès, au pouvoir à l’époque, était l’islamisation du territoire à défaut de sa turcification – ce qui souligne d’ailleurs que l’identité n’est absolument pas réductible à la religion et inversement. Cette conquête était un objectif assumé. L’enjeu consistait alors à démontrer que les arméniens n’ont jamais appartenu à leur territoire. C’est notamment sur le terrain de l’histoire que se situe la question de l’identité ; il s’agissait pour les turques d’extraire la question arménienne de l’histoire anatolienne, pour le salut d’une grille de lecture turciciste de l’histoire. A ce titre, l’ouvrage Le clan des Ian: arménité d'abord!, Hoviv, Edipol, 2004, est assez révélateur du sentiment identitaire.

[2] Le zoroastrisme est considéré par les iraniens comme la première religion d’Iran. Il s’agit d’une réforme de la religion mazdéenne par Zoroastre (Zarathoustra en avestique), religion dont le caractère monothéique fait problème étant donné qu’elle s’articule autour de deux entités manichéenne : Ahura Mazda, entité divine du bien, de la lumière, de la vérité, et Ahriman, entité du mal, de l’obscurité, du mensonge. Nous reviendrons bien évidemment sur cette définition dans notre étude. Notons tout de même que les zoroastriens, toujours présents, étaient 20 000 en 1979. On en compte, près de 91000 aujourd’hui, et nous devons très certainement l’augmentation de cette population à des considérations politiques.
[3] Les chrétiens passent de 300000 à 100000, les juifs de 80000 à 20000, les musulmans consituent toujours 99% de la population, mais une forte tendance à l’exil est très constatable : certains pour des questions politiques, d’autres, peu pratiquants, pour fuir la pression religieuse, et d’autres encore pour fuir une économie qui perd de son dynamisme depuis l’avènement de la République.

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