Accéder au contenu principal

Quoi de neuf en Iran ?

L’actualité iranienne prend la teinte que lui ont donné les élections législatives de 2008. Il est évident que les résultats de ces élections ont conforté l’opinion internationale dans une confusion entre l’Etat iranien, et la population iranienne, le principe du vote étant de représenter la volonté du peuple par l’élection de représentants. Nous avons, en effet une vision rousseauiste hantant notre prise en considération de la chose. Victime de nos lumières, nous faisons de l’existence du vote la garantie de l’idée de démocratie. L’évocation du vote en Iran a fait oublié, quelques temps, à l’occident, que l’actuel Etat iranien était une dictature.
Une dictature, ne perdons pas cela de vue, est une forme étatique pathologique au sein de laquelle l’expression de la volonté du peuple par la représentation n’est pas garantie. La dictature implique la censure pour la pérennité. Elle est une forme d’Etat qui a bien saisit la faiblesse de la démocratie : cette dernière forme étatique peut porter en elle sa propre perdre (si aucun courant n’est interdit, qu’on peut élire chacun d’eux, alors la démocratie permet qu’on vote pour un candidat qui a clairement annoncé qu’une fois élu, il réformerait la constitution de sorte à sortir du strictement démocratique). La forme dictatoriale consiste en une censure idéologique : on n’a pas le choix d’avoir d’autre idée politique, d’autre position politique que celle du pouvoir en rigueur.
Mais alors, qu’en est-il en Iran ? Sommes-nous vraiment dans le vrai en parlant de dictature si l’Etat offre à la population iranienne le choix de voter pour des « réformateurs » ?

Akbar Ganji, journaliste et écrivain iranien exilé aux Etats-Unis, a vécu l’essence même de la dictature : la prison pour avoir enquêté sur la censure par le meurtre, en 1998. Il définit ainsi le régime iranien :
« L’Iran est une dictature classique, pas un régime totalitaire ou fasciste, une dictature simplement, insiste le dissident. Les religieux conservateurs au pouvoir n’ont aucun intérêt à ce que les médias jouent leur rôle. Alors depuis 30 ans, ils agissent comme dans tout régime totalitaire et ils font en sorte qu’il n’y ait qu’une seule et unique voix qui s’exprime. Mais ils n’y parviennent pas, ils ont même failli misérablement là-dessus. »
L’Iran, bien que présentant « plusieurs partis », demeure une dictature. La preuve la plus évidente de l’aspect dictatorial consiste d’ailleurs en l’interdiction pure et simple de divers mouvements (des purges du Tudeh[1] sous Khomeyni, au Parti démocratique du Kurdistan Iranien, aujourd’hui). Il existe plus de trente-cinq partis d’opposition[2] hors d’Iran, puisque victimes de divers moyens de censure en Iran, le problème en est d’ailleurs, qu’hors d’Iran, ils ne sont, pour la plupart, que de vagues silhouettes politiques dans l’esprit des iraniens d’Iran. Soit, force est avant tout de comprendre, que tous les partis politiques iraniens[3] sont des partis qui ne doivent pas heurter l’islamisme étatique. Ils sont en fait les différentes facettes du fonctionnement d’un même parti, et à considérer le fameux clivage réformateur/fondamentaliste, force est, encore une fois de comprendre, que tous deux doivent répondre aux intérêts et à la pérennité de l’actuelle forme de l’Etat pour exister ![4]

Autre élément nous permettant de définir l’Iran comme un régime dictatorial, élément qui nous intéresse au plus haut point pour analyser les chiffres des législatives : l’absence de transparence. L’Iran donne l’illusion d’un fondement pseudo-démocratique, ou tout du moins, d’une adéquation entre les règles régissant la vie de la population, et la volonté de la population elle-même. Si l’adultère féminin est puni par la lapidation, si la fornication répétée est punie par la pendaison, les iraniens l’auraient choisi. Et si, en 2008, les radicaux ont encore obtenu la majorité des voix du peuple, les iraniens l’ont voulu. Voilà comment on fait entendre à l’opinion internationale que le régime est fort d’une popularité qu’il n’a pas dans les faits[5] … parce que dictature rime, non seulement avec parti unique, mais aussi avec occultation. Et ce qu’on entend ici par occultation consiste non pas en un trucage à l’urne (quoi que tout dépende de ce qu’on entend par trucage…), mais, d’une part, en une très grande différence dans les modalités du vote (par rapport à l’occident), et d’autre part, par un éclairage très partial sur les chiffres.
Tout d’abord, notons la diversité des chiffres rendus officiels, en fonction des pays, pour un même événement électoral : les mollahs nous disent que le taux de participation qui a donné une majorité de sièges aux conservateurs (163 sièges) s’élève à 65% de la population. La France fixe ce même taux à 51%, et le américains évoquent un taux encore inférieurs. D’autre part, l’excellent site iranien d’opposition monarchiste au régime, Iran resist, soulève une question de premier ordre : la mystérieuse disparition de 328 candidats ! Il ne faut pas donner un caractère radicale à la disparition, seulement considérer une erreur de calcul étrangement conciliante pour les intérêts du régime : sur 7597 inscrits, on a 2769 candidats recalés, et 4500 retenus. 328 candidats sont donc ni recalés, ni retenus… Autre chiffre pour le moins étrange : le régime ne comptait que 102 candidats réformateurs retenus… sur 4500, alors que les réformateurs devaient, aux dires des mollahs, représenter la moitié des recalés : nous aurions du avoir 1384 réformateurs retenus, là encore, 1282 candidats se sont évaporés. Assez peu crédible.
Nous pourrions encore apporter des contradictions chiffrées ubuesques, mais un problème d’une tout autre envergure reste à considérer : en Iran, il faut avoir au minimum 15 ans pour voter… et bien évidemment, la règle est la même que partout ailleurs : un vote, une voie. Or, comme le souligne encore le site Iran resist, nombre de cameras cachées, ou d’observations minutieuses et discrètes de journalistes, évoquent le manque de contrôle : on ne demande pas forcément ses papiers au votant, et on ferme souvent les yeux sur des passages répétés aux urnes. « Mon petit frère de douze ans a voté deux fois pour les conservateurs dans la même journée et je le déplore, affirme Shahram, étudiant iranien vivant à Londres depuis cinq ans. Ma famille soutient les réformateurs, à défaut de pouvoir soutenir l’opposition, malheureusement mon petit frère est plus influence, plus sensible aux messages véhiculés par ses maîtres d’école ».
La famille de Shahram compte cinq membres. Lui, n’a pas voté. Le benjamin de la famille est un enfant en bas-âge. Le cadet de douze ans a donc représenté la moitié des voies de la famille… L’éducation, formidable instrument au service de ce que nous nommons sans nuance, le totalitarisme, risque d’avoir des conséquences inattendues dans un pays ou les moins de vingt ans représentent plus de la moitié de la population.


[1] حزب توده ایران, Hezb-e Tudeh-ye Iran. Il s’agit d’un parti communiste, né en 1941. Autorisé à l’époque du Shah, il faut néanmoins sanctionné suite à une tentative d’assassinat sur le Shah en 1949. Chose surprenante, si on considère le règime du Shah comme une dictature (encore faudrait-il refonder l’idée de dictature à partir de sa définition exclusiviste...), le parti est autorisé à nouveau en 1950… jusqu’en 1979, heure de l’avènement de l’islamisme khomeyniste.
[2] Ces partis peuvent être distingués en cinq branches idéologiques : les monarchistes, les républicains, les islamistes (les plus connus étant évidemment les moudjahiddins du peuple), et les communistes marxisants.
[3] Les principaux partis étant : Les cadres du parti de la construction (Hezb-e Kaargozaaraan-e Saazandegi), Le front de participation à l’Iran islamique (Jebheye Mosharekate Irane Eslaami), Association du clergé militant (Jame'e-ye Rowhaniyat-e Mobarez), La société islamique des ingénieurs (Jame'e-ye Eslaami-e Mohandesin), la société des clercs militants (Majma'e Rowhaniyoon-e Mobarez).
[4] De même qu’un président doit faire « allégeance » au régime (Cf : notre article Iran : Les mollahs aussi critiquent le régime des mollahs.)
[5] Rappelons les chiffres avancés par Antoine Sfeir, à plusieurs reprises sur des plateaux télévisés : environ 6% de la population soutient le régime. Ce chiffre est confirmé par nombre de diplomates, et nos enquêtes sur le terrain nous confortent dans l’idée de la véracité de cet effectif.

Commentaires

mersi setâreh a dit…
kheili djâlabeh!
to beh mâ lotf kardi!

Posts les plus consultés de ce blog

La femme idéale selon Daesh

Par Amélie M. Chelly
Chercheure associée au CADIS (EHESS-CNRS) Un ventre sacré
Nous suivons l'évolution de l'image que Daesh construit de la femme à travers les contours tourmentés de l'actualité. Au départ, l'Occident était sidéré par le confinement féminin et la réduction de son rôle aux tâches les plus traditionnellement liées au foyer, à la procréation, à un avilissement dans une sexualisation mécanique. Cette image-là d'ailleurs était à l'origine d'une question récurrente : "comment des femmes européennes peuvent-elles être attirées par cette réduction et cette privation de liberté ?". Puis l'actualité a dessiné les femmes de Daesh autrement, les armes à la main, nous poussant à reconsidérer l'image que la propagande de l'EI véhiculait désormais de la femme.
Cette image est plurielle. Quels en sont les contours ?
Celle ancrant la gente féminine dans un rôle traditionnel semble simple : c'est celle de la femme qui donne naissance…

L’Acte d’Être sadrien et l’aspiration révolutionnaire (Partie 1)

Amélie CHELLY (S. Enayatzadeh)
Nous proposons ici une analyse de la philosophie de Mollâ Sadrâ Shirâzi sous son angle individualisant, ceci afin d'expliquer pourquoi l'Islam chiite, plus que l'Islam sunnite offre, dans son interprétation la plus structurante en Iran, la perspective d'une position de soi en tant que sujet. Sujet agissant, sujet aspirant, sujet revendiquant, sujet révolutionnaire par extension... Ceci est la première partie d'une analyse en trois temps.



L’aspiration révolutionnaire semble être un phénomène étranger aux exigences religieuses traditionnelles. En effet, au vu de ce que nous avons pu développer, l’image du fidèle doit trouver son incarnation politique dans la figure de l’oppressé, le sujet soumis à une autorité humaine arbitraire, et ce, jusqu’à temps que Mahdi ne vienne, lui, opérer une révolution au détriment de la décadence et des dominations. Alors comment expliquer ce rapprochement entre la philosophie profondément religieuse chiite…

Conférence : Le désenchantement du monde : les nouveaux martyrs

La sécularisation est un processus aboutissant à un nouvel état de fait qui se caractérise grossièrement par une autonomisation de la sphère publique par rapport au religieux, et à un recul du religieux. Ainsi les sciences humaines occidentales définissent-elles le terme de sécularisation, un processus coextensif à la modernité occidentale et qui est l’expression d’un monde qui se désenchante. L’Occident a surtout étudié le phénomène autour de la question de la nature de l’effacement du religieux de la sphère publique. Le débat théorique au sens fort s’est concentré autour de la question de l’effacement du religieux ou de sa reconversion, mais il nous semble qu’une autre acception, plus littérale, consistant en une application en ce bas-monde d’éléments issus de l’au-delà-du-monde, doit être aussi considérée. C’est notamment celle qu’on observe aujourd’hui dans le monde musulman. Une volonté d’appliquer de façon théocratique et terrestre les lois de Dieu. Comment religions et philosoph…