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LES KURDES D’IRAN


Par Amélie M. Chelly

La communauté kurde de France est majoritairement issue de la communauté kurde de Turquie[1]. On compte effectivement peu de kurdes iraniens lors de manifestations kurdes en Europe ou au sein des centres culturels, et on associe volontiers leur absence, non pas à un nombre éventuellement plus réduit, mais à un sens de la communauté moins développé du fait de n’avoir pas été directement visés par les politiques de négation identitaire des Etats turc ou irakien.
Ce paramètre n’est pas le seul qu’il faut considérer. Mais il faut d’abord revenir sur un préjugé concernant le traitement des kurdes en Iran, un préjugé qui porte d’ailleurs non pas sur la condition des kurdes elle-même, mais sur ce qui la motive : Avant la révolution islamique, en 1979, les kurdes étaient effectivement visés par l’Etat en tant qu’ils étaient kurdes, c'est-à-dire une identité culturelle qui pouvait représenter un danger d’un point de vue territorial. L’écrasement de la République de Mahabad en 1946[2] en est la parfaite illustration. Cependant, depuis 1979, les kurdes ne sont plus visés en tant que danger pour l'intégrité territoriale, mais en tant que sunnites (on estime que deux tiers des kurdes d'Iran sont sunnites) dans un pays majoritairement chiite, qui lui-même représente une communauté minoritaire au sein du monde musulman. Il va de soi qu’une révolution islamique allait désormais tracer des limites entre adjuvants et opposants en fonction d’un critère religieux (pas uniquement, nous en convenons, les aspects économiques ont toujours une importance primordiale, en toute hypocrisie…).


Nombre d’analystes de la question kurde iranienne déplorent, concernant la période pré-révolutionnaire, que malgré une étroite proximité culturelle, kurdes et persans aient pu rencontrer des altercations d’intérêts identitaires. En effet, gardons bien à l’esprit que les kurdes sont eux-mêmes issus d’un peuple d’origine perse[3]. D’un point de vue linguistique, culturel et historique, kurdes et perses sont effectivement très liés ; seulement nous pensons que c’est à cause de cette proximité, et non pas à ses dépens, que l’Iran s’est inscrit dans une tradition répressive vis-à-vis des kurdes. L’Iran est un pays mosaïque comptant douze ethnies, et plus encore de langues. Les kurdes sont la troisième minorité ethnique après les azéries et les perses (qui ne représentent qu'environ 50% de la population). Le nom de Kurdistan est exclusivement utilisé en Iran de façon officiel pour désigner la région sur laquelle vit une petite partie du peuple kurde d’Iran (cf. cartes). Cette régionalisation de l’identité comme reconnaissance, a été un excellent moyen pour Téhéran d’avoir un œil avisé sur une région qui a pu menacer idéologiquement l’intégrité de l’empire, et en même temps d’intégrer les kurdes dans l’Iran, d’essayer d’immiscer un sentiment nationaliste iranien : les kurdes sont au même titre que tous les habitants des autres régions d’Iran, des iraniens. Cette tactique d’assimilation fonctionne mieux d’ailleurs que les politiques turque visant la négation identitaire au nom de l'homogénéité, même si, à certains égards et de façon ponctuelle, l'empire a pu pratiquer une politique visant à nier l'identité culturelle : il a pu par exemple interdire l’enseignement ou l’utilisation de la langue kurde, puisque comme toute langue, elle est l’outil d’une identité culturelle qui est trop proche de l’identité iranienne pour ne pas lui faire d’ombre (décret pahlavi de 1935 décidant de la fin du kurde comme langue écrite). D’ailleurs, le dernier recensement des langues influentes dans le monde témoigne bien d’une réelle rivalité culturelle : le passage du kurde devant la langue persane dans son potentiel d’influence nous conforte dans l’idée que les entreprises iraniennes d’étouffement culturel à l’encontre des kurdes trouvent vraiment un fondement dans la peur de l’évincement culturel.
Si les kurdes ont été un élément dérangeant pour la monarchie iranienne, ils le sont restés dans le régime islamiste, mais en tant qu’ils représentaient un élément perturbateur pour les élites religieuses. Si le concept d’umma (communauté des musulmans) est censé déterminer le sillage de la politique intérieure après 1979, il faut bien reconnaître que la volonté d’imposition séculière du religieux est, là encore, le théâtre d’une belle hypocrisie : le fondement du chiisme comme déterminant politique insiste en fait une stigmatisation du sunnite, et donc de la communauté kurde, très majoritairement sunnite. De plus, dans ce nouveau contexte politique, les partis de gauches et les partis nationalistes sont bien évidemment les cibles privilégiées des mollahs désormais tout puissants. Encore une fois, les kurdes sont bien évidemment visés ; on sait les positions politiques qu’ils partagent de façon générale. Bien évidemment, le sort des prétentions kurdes s’est vu d’autant plus dégradé quand la guerre Iran/Irak prit fin en 88. La cessation des hostilités a pu permettre une reconcentration sur les ambitions que le régime juge dissidente.

Depuis 79, le sort des kurdes d’Iran est le résultat d’un jeu entre tensions et distensions impulsées par l’Etat ; mais il faut bien noter que, de nos jours, dans l’actuelle situation politique de l’Iran, les kurdes d’Iran entendent, désormais et de façon générale, avant tout se défaire de jougs de l’Etat pesant largement sur l'intégralité du territoire, et qui s'incarne dans les contours dictatoriaux, puisque contre tout pluralisme. Si on a tendance à porter un jugement peu confiant sur l’engagement des kurdes d’Iran aux côtés de la cause indépendantiste, il faut accepter, comprendre et reconnaître l’idée selon laquelle les profondes prétentions nationalistes des kurdes d’Iran ne pourront renaître qu’au moment où les esprits d’Iran ne seront plus liés aux chaînes dictatoriales de règles s’immisçant jusque dans les recoins les plus privés de la vie du peuple iranien.






[1] La France compte entre 130 000 et 150 000 kurdes sur son territoire, et on estime approximativement la population kurde iranienne à 17% de la population kurde de France.
[2] Cette République est proclamée le 22 janvier 1946 par Qazi Mohammad – grâce au soutien soviétique notamment. Un gouvernement est rapidement formé, majoritairement de chefs tribaux (chefs qui se désolidariseront et se retourneront d’ailleurs contre la République par la suite, pour des raisons d’ordre économique relatives au marché du tabac). Cette République connaît une très courte existence du fait des retraits des troupes militaires soviétiques qui foulaient le sol iranien jusqu’en 46. A nouveau en pleine possession de ses pouvoirs, le Shah peut reprendre ses entreprises répressives, écrase la République dans le sang, et pend notamment le chef Qazi Mohammad. On retient néanmoins de cette courte lueur d’espoir républicain un réel développement de la presse kurde et de volonté de formaliser la langue.
[3] Ils se perçoivent comme issus du peuple Mède incorporé dans l’empire perse aux VIe siècle avant notre ère. L’idée selon laquelle les kurdes seraient issus de peuples perses est à considérer d’un point de vue strictement géographique. En effet, les mèdes constituaient l’une des nombreuses populations de la perse antique.
[4] L’Iran, bien que présentant « plusieurs partis », demeure une dictature. La preuve la plus évidente de l’aspect dictatorial consiste d’ailleurs en l’interdiction pure et simple de divers mouvements (des purges du Tudeh[4] sous Khomeyni, au Parti démocratique du Kurdistan Iranien, aujourd’hui). Tous les partis politiques iraniens sont en fait les différentes facettes du fonctionnement d’un même parti, et à considérer le fameux clivage réformateur/fondamentaliste, force est, encore une fois de comprendre, que tous deux doivent répondre aux intérêts et à la pérennité de l’actuelle forme de l’Etat pour exister. Autre élément nous permettant de définir l’Iran comme un régime dictatorial, élément qui nous intéresse au plus haut point pour analyser les chiffres des législatives : l’absence de transparence. L’Iran donne l’illusion d’un fondement pseudo-démocratique, ou tout du moins, d’une adéquation entre les règles régissant la vie de la population, et la volonté de la population elle-même. Si l’adultère féminin est puni par la lapidation, si la fornication répétée est punie par la pendaison, les iraniens l’auraient choisi. Et si, en 2008, les radicaux ont encore obtenu la majorité des voix du peuple, les iraniens l’ont voulu. Voilà comment on fait entendre à l’opinion internationale que le régime est fort d’une popularité qu’il n’a pas dans les faits. La diversité des chiffres rendus officiels, en fonction des pays, pour un même événement électoral, témoigne bien d’une volonté de neutraliser la transparence : les mollahs nous disent que le taux de participation qui a donné une majorité de sièges aux conservateurs (163 sièges) s’élève à 65% de la population. La France fixe ce même taux à 51%, et le américains évoquent un taux encore inférieurs. D’autre part, les élections sont le vivier médiatique d’erreurs de calculs au niveau même du nombre de candidats (pour voir les chiffres, voir l’article « Quoi de neuf en Iran ? » sur http://www.mondeiranien.blogspot.com/ ou sur le numéro d’avril des Cahiers Bernard Lazare)

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