Accéder au contenu principal

DISCOURS PRONONCE PAR S. ENAYATZADEH LORS DU MEETING DU 29 JUIN.

Bonsoir à tous,

Je remercie les amis de l'Iran, et les défenseurs des valeurs universelles des droits de l'homme de se mobiliser aujourd’hui.
Je suis heureuse de contribuer modestement à ce meeting par un regard sur l’événement qu’on prend désormais pour prétexte enfin oser poser le terme de « dictature » sur l’actuel régime iranien. Depuis le 12 juin dernier, les langues des intellectuels les plus reconnus ont lentement commencé à se délier sur l’aspect dictatorial du régime de la République islamique d’Iran. Pourquoi avoir attendu 30 ans ? Accord tacite, hypocrisie ou incompréhension ? Très généralement, j’opte pour l’incompréhension de la machinerie extrêmement bien huilée d’un régime qui fonctionne autour d’une personne : le guide suprême. La compréhension du rôle de ce personnage central de la vie politique du régime permet de saisir l’étendue de la vaste mascarade présidentielle que nous soupçonnons tous.

La vie politique iranienne n’a pas pour tête le président… et heureusement d’ailleurs à considérer notre tête de vainqueur… Le régime de 79 est un régime d’aspiration théocratique. Il s’agit d’un régime tentant d’appliquer séculièrement, politiquement, la religion chiite. Ce qui est un grand non-sens religieux d’ailleurs, et à dire ça en Iran je risquerais ma vie parce que j’attaque là le régime à ses fondements.
Le guide suprême est l’incarnation du velayat faqih : conservateurs de la jurisprudence et du gouvernement du docte1. Au départ, ces attributions doivent se cantonner à la stricte sphère du religieux. Or politiquement en Iran, le guide à tous les pouvoirs, et d’ailleurs les instances qui doivent servir de filtrage, et donc de rempart aux abus de pouvoir, n’ont jamais fonctionné au cours de l’histoire de la République islamique : même si c’est un contre sens religieux, le guide doit théoriquement être élu par l’assemblée des experts constituée de 86 religieux (SU). Or la République islamique a connu 2 guides : Khomeyni et en 89 Khamenei qui à l’époque était à la présidence, et ce passage ne s’est pas fait par le moyen du vote : Khamenei a été désigné par Khomeyni. Autre chose, normalement le guide est ayatollah, or, sur la fin de son règne, Khomeyni a ordonnée une réforme institutionnelle de sorte que le guide puisse être choisi parmi le clergé de rang intermédiaire. Pourquoi ? Parce que les plus grands théologiens savent parfaitement que le principe de velayat faqih tel qu’il est appliqué en Iran va totalement à l’encontre de la religion traditionnelle.

Il intervient directement ou indirectement dans les activités du pouvoir législatif, il domine le pouvoir judiciaire puisque c’est le plus légitimement proche du chiisme traditionnel, et contrôle le pouvoir exécutif, dont le président est théoriquement le chef : le président propose, le guide dispose, et Khamenei, l’actuel guide dispose à ses aises avec Ahmadinejad, ce qui peut très facilement expliquer la mascarade électorale du 12 juin.

Pour ce qui concerne les élections présidentielles nous avons crié à la dictature en ne considérant que l’aspect frauduleux qu’a habillé le comptage des voix, mais la dictature s’est aussi immiscée jusque dans la préparation du processus de l’élection présidentielle.
Nos mentalités occidentales Rousseauistes ont structuré notre logique de sorte que nous conjuguions élections avec démocratie, parce qu’à notre sens le principe du vote est de représenter la volonté du peuple par le choix de ses représentants.
L’existence d’élections en Iran a fait oublié à l’Occident quelques temps que l’Iran était une dictature. Quand on veut présenter sa candidature aux présidentielles en Iran il faut l’aval du conseil des gardiens de la révolution, en clair cela signifie que le candidat à la présidence doit prêter allégeance au régime et donc promettre d’assurer sa pérennité. Loin d’être un contre poids au pouvoir du guide, le président est un renforcement au pouvoir du guide. Pour exemple je parlerai du théologien éclairé Mohsen Kadivar qui s’était présenté aux élections de 2005 qui avaient donné Ahmadinejad vainqueur, et qui s’est gentiment vu convié à faire quelques jours de prison par ce qu’il entendait, en bon religieux traditionnel ayant parfaitement compris le shiime, séparer le pouvoir religieux du pouvoir politique. En voulant réalisé une sécularisation à l’occidentale, et donc en entrant en conformité avec le schisme traditionnel, Mohsen Kadivar a touché aux fondements du régime et s’est donc vu refuser sa candidature.
Autre point important qui a voilé pour un temps aux yeux des occidentaux le caractère dictatorial du régime, c’est l’apparent pluralisme des partis politiques. Le clivage réformateur conservateur ne sont que les 2 versants d’un même parti. D’abord ce n’est pas un clivage dérangeant pour les fondements du régime mais en plus il assure la pérennité du régime en donnant l’illusion d’une démocratie au peuple qui n’est plus dupe, ainsi qu’à l’opinion internationale qui commence à ne plus l’être.

Les vrais partis de l’opposition ne sont donc pas en Iran, on peut globalement compter quelque chose comme 35 partis d’opposition qu’on peut classer en 4 branches : les républicains, les monarchistes, les islamistes et les communistes ou marxisants. Il est d’ailleurs intéressant d’observer que le parti Tudeh, le parti communiste iranien (hezb-é tudeh ié Iran) né en 1941, a vécu ses heures les plus pénibles, ses dernières heures d’ailleurs, à l’heure de l’avènement de la république en 79. Le shah l’avait autorisé, puis l’avait sanctionné en 49 du fait d’une tentative d’assassinat sur le Shah qu’on a attribuée au Tudeh avant d’être autorisé à nouveau en 50 : sa dissolution totale et définitive, on l‘a doit à la république islamique qui s’est toujours revendiquée démocratique par contraste avec le régime du Shah.
Les différents mouvements d’opposition qui existent hors d’Iran ont un pouvoir très relatif qui ne demande qu’à trouver du relief, et si nous sommes tous ici aujourd’hui, pour cet événement historique, pour parler d’une démocratie qui traverserait toute tendance politique, c’est justement pour que ce caractère démocratique que nous soutenons en commun devienne le ciment d’un rempart à bâtir contre la forteresse de la république islamique.

Commentaires

benjichavit(@hotmail.fr) a dit…
Excellent discours, la preuve est que j'en comprend bien le sens, ce qui est rare pour un discours...

N'étant pas, loin s'en faut un spécialiste de la question iranienne, j'admire vo prises de positions particulierement pertinentes, et bien plu sensées que certains commentaires que j'ai pu entendre: certains celebrant l'exercice democratique d'une grande nation historique -_-' , d'autres parlant d'une honte infamante, oubliant un peu qu'àpres tout un regime Moussavi aurait sans doute changé peu de choses.
Il faut voir les choses en face, peut etre que les différences entre les differents candidats autorisés étaient tenues et peu essentielles.

Enfin, ce n'est qu'une opinion vague d'un etudiant de 20 ans

Enfin, bonne continuation à vous :D
benjichavit(@hotmail.fr? Je vous remercie. Vous avez vous même une très jolie plume et un sens critique qui me parait très développé.
Je suis à votre disposition pour toute question...

Posts les plus consultés de ce blog

La femme idéale selon Daesh

Par Amélie M. Chelly
Chercheure associée au CADIS (EHESS-CNRS) Un ventre sacré
Nous suivons l'évolution de l'image que Daesh construit de la femme à travers les contours tourmentés de l'actualité. Au départ, l'Occident était sidéré par le confinement féminin et la réduction de son rôle aux tâches les plus traditionnellement liées au foyer, à la procréation, à un avilissement dans une sexualisation mécanique. Cette image-là d'ailleurs était à l'origine d'une question récurrente : "comment des femmes européennes peuvent-elles être attirées par cette réduction et cette privation de liberté ?". Puis l'actualité a dessiné les femmes de Daesh autrement, les armes à la main, nous poussant à reconsidérer l'image que la propagande de l'EI véhiculait désormais de la femme.
Cette image est plurielle. Quels en sont les contours ?
Celle ancrant la gente féminine dans un rôle traditionnel semble simple : c'est celle de la femme qui donne naissance…

L’Acte d’Être sadrien et l’aspiration révolutionnaire (Partie 1)

Amélie CHELLY (S. Enayatzadeh)
Nous proposons ici une analyse de la philosophie de Mollâ Sadrâ Shirâzi sous son angle individualisant, ceci afin d'expliquer pourquoi l'Islam chiite, plus que l'Islam sunnite offre, dans son interprétation la plus structurante en Iran, la perspective d'une position de soi en tant que sujet. Sujet agissant, sujet aspirant, sujet revendiquant, sujet révolutionnaire par extension... Ceci est la première partie d'une analyse en trois temps.



L’aspiration révolutionnaire semble être un phénomène étranger aux exigences religieuses traditionnelles. En effet, au vu de ce que nous avons pu développer, l’image du fidèle doit trouver son incarnation politique dans la figure de l’oppressé, le sujet soumis à une autorité humaine arbitraire, et ce, jusqu’à temps que Mahdi ne vienne, lui, opérer une révolution au détriment de la décadence et des dominations. Alors comment expliquer ce rapprochement entre la philosophie profondément religieuse chiite…

LES KURDES D’IRAN

Par Amélie M. Chelly

La communauté kurde de France est majoritairement issue de la communauté kurde de Turquie[1]. On compte effectivement peu de kurdes iraniens lors de manifestations kurdes en Europe ou au sein des centres culturels, et on associe volontiers leur absence, non pas à un nombre éventuellement plus réduit, mais à un sens de la communauté moins développé du fait de n’avoir pas été directement visés par les politiques de négation identitaire des Etats turc ou irakien.
Ce paramètre n’est pas le seul qu’il faut considérer. Mais il faut d’abord revenir sur un préjugé concernant le traitement des kurdes en Iran, un préjugé qui porte d’ailleurs non pas sur la condition des kurdes elle-même, mais sur ce qui la motive : Avant la révolution islamique, en 1979, les kurdes étaient effectivement visés par l’Etat en tant qu’ils étaient kurdes, c'est-à-dire une identité culturelle qui pouvait représenter un danger d’un point de vue territorial. L’écrasement de la République de Mah…