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Entre anti-américanisme et antisionisme, sur quoi repose l’identité politique internationale de l’Iran ?




نه غزه نه لبنان جانم فدا ی ایران "
" !!!

(version traduite de l'anglais, corrigée, et modifiée de la conférence donnée à l'institut de Sciences Po Paris par Setâre Enayatzadeh le 16 novembre 2010)


Près de deux siècles et demi de monarchie iranienne ont croulé sous le poids d’une révolte dont le caractère incontrôlable mena à l’établissement d’une République islamique en 1979. Cette République aura 32 ans en février, mais cela ne fait que deux ans que l’opinion internationale a réellement réalisé que « Iran » ne rimait pas avec « régime iranien », que parmi la population, peu soutiennent ce régime totalitaire, et que la grande majorité l’avait trop longtemps supporté à grands coups étatiques de réduction au silence. Avec l’instauration d’un tel régime, la construction d’une identité politique tant intérieure, qu’internationale voit le jour. Cette identité politique, nous savons très grossièrement qu’elle repose sur un anti-américanisme virulent, et un antisionisme radical ; mais en définitive, sur quoi se fonde ces positions qui donnent ses couleurs à l’actuel régime ?


Répondre à cette interrogation, c’est avant tout comprendre la nature du régime : elle repose sur une théorie, le velâyat-e faghih, qu’il faut littéralement traduire par « gouvernance du savant-théologien ». Même si ce concept trouve effectivement son origine dans la théologie chiite, il faut savoir que la théorie fondatrice du régime est très moderne : il s’agit d’une interprétation, ou plutôt d’une surinterprétation en rupture avec toute fidélité à la tradition, qu’on doit à l’Ayatollah Khomeini, premier guide suprême de la République islamique (1979-1989). Ce détournement politique du concept religieux élargit considérablement le rôle et les attributions du savant théologien par rapport à ce que la tradition entendait : normalement, le théologien a seulement une autorité en matière de lois religieuses, et, éventuellement, en matière de juridiction, puisque différemment de ce qu’on peut penser, en Islam chiite, le politique et le religieux ne sont pas coextensifs, par contre, le domaine juridique est considéré comme un pendant de la sphère religieuse. Traditionnellement, le théologien doit donc seulement avoir un poids en matière juridique, et encore, seulement en amont, pas en aval, par le droit de veto. L’actuel guide ayant tous les pouvoirs, y compris politiques, on peut, sans difficulté aucune, pointer du doigt l’incohérence théologique et l’illégitimité politique d’un régime qui se veut théocratique… cependant les contradictions ne s’arrêtent pas là : cette gouvernance traditionnelle du théologien cantonnée au droit de veto doit advenir en des temps qui ressemblent à ce que le judaïsme nomme les temps messianiques : les temps de l’arrivée de l’imâm Mahdi. Le chiisme duodécimain, religion de l’Iran, repose sur la croyance en l’autorité de douze grands imâms, dont le dernier Mahdi, a tout bonnement disparu. Cette « grande occultation », la « Ghayba », force le fidèle à avoir pour seule position politique l’attentisme. Rien ne saurait religieusement légitimer qu’une application des lois de l’Islam puisse se faire par la main armée de l’homme, en l’absence de cet imâm disparu. Le velâyat-e faghih est donc un réel détournement politique du religieux… au nom de Dieu !


Pourquoi ces éclaircissements théologiques ? Parce que ce n’est que dans ces conditions qu’on peut comprendre pourquoi nombre de clercs éclairés, ou tout simplement érudits en matière de tradition peuvent s’élever contre le fait suivant : le guide suprême a tous les pouvoirs, et mieux, il donne sa teinte et son tracé à la politique étrangère : il choisit les candidats à la direction du conseil suprême de la sécurité nationale, institution en charge de la politique extérieure. Actuellement, c’est Ali Larijani qui est à la tête du conseil, et qui décide notamment des négociations en cours au sujet de la nucléarisation du pays. La proximité du chef du conseil et du guide suprême est cruciale étant donné que le guide a, de toute façon, le dernier mot sur chaque décision prise.


Les attributions du guide suprême en matière de politique internationale trouvent par ailleurs une expression théorique très explicite dans la Constitution : il est le commandant des forces armées, de la police, l’administrateur des instances de contrôle de la télévision et de la radio, et est le chef des institutions judiciaires du pays. Au même titre que le régime iranien repose sur un concept hybride « théologico-séculier-sans-le-dire », l’identité de la politique extérieure est le fruit d’un étrange mélange : si l’antisionisme trouve des fondements théologiques, l’anti-américanisme, lui, est le résultat d’un mouvement intellectuel en vogue à l’heure de la révolution, mouvement teinté de marxisme, d’anticapitalisme, le tout cousu de fil traditionnel pour touché la pseudo-conscience politique des masses populaires les plus croyantes.


Quel est ce mouvement ? Il trouve ses racines dans les revendications anti-Shah qui soulève une population fatiguée par l’autorité du trône. Le Shah incarnant à l’époque la proximité avec les Etats-Unis, il devient aussi la figure de l’impérialisme et du capitalisme. Sans trop entrer dans de grandes analyses, plus inspirés par des fins révolutionnaires en défaveur du Shah, quelques figures pensantes comme Ali Shariati, érigent des théories mettant entre les mains des hommes, le pouvoir d’appliquer les lois de Dieu contre les instigateurs de la déchéance humaine : les têtes pensantes, ou plutôt tentantes, du capitalisme, à savoir les Etats-Unis. Selon ces théories bâtardes, l’ensemble du peuple, pris comme entité consensuelle, présente la même autorité que Dieu, en ce sens qu’un ensemble ne saurait être inspiré par autre chose que par l’infaillibilité divine. L’événement qui incarne cette persuasion de détenir le pôle de la vérité, c’est bien évidemment la rupture avec les Etats-Unis lors de la prise d’otages à l’ambassade américaine en 1979. Depuis ce jour, le contact diplomatique est rompu, et le rejet de la culture occidentale affirmé. Désormais, les termes du régime pour désigner l’Amérique sont clairs : Washington incarne le Grand Satan, et récemment, quand l’Iran a étonnamment exprimé le désir de négocier directement avec les Etats-Unis concernant l’issue nucléaire, c’est en ces termes que le comité national de sécurité s’est exprimé : « Il vaut mieux négocier avec le Grand Satan, qu’avec les petits Satans (les satellites européens)» (Ali Zadsar).


A présent, comment considérer les positions de l’actuel régime iranien sur l’Etat hébreux ? S’agit-il, là encore, d’une hybridation conceptuelle d’un entre-deux-mondes ? Les choses sont plus compliquées que cela. La négation de l’Etat a ici des racines religieuses, plantées dans le terreau des concepts de Dar El Islam, et de Dar el Harb. Le premier terme doit être littéralement traduit de l’arabe par les mots « Maison de l’Islam ». La tradition islamique divise le monde entre les aires au sein desquelles la communauté musulmane peut décemment vivre sa pratique religieuse (aires de « maison de l’Islam ») et des aires où cette communauté est mise en danger par l’instance étatique qui la gouverne (« Dar el Harb » : « maison de la guerre »). Dans ces termes, il semble évident qu’Israël devrait être considéré par les religieux musulmans comme une « Dar el Harb », mais les choses ne sont pas si évidentes. Israël est envisagé par les autorités religieuses musulmanes comme une « dar el islam » volée. En quelque sorte, un nouveau concept est né, ayant pour origine une notion religieuse détournée dans son acception traditionnelle par une réalité géopolitique que les Textes n’auront su envisager. Israël constitue en ce sens une cible de la plus haute importance, et si l’élimination de cet Etat constitue un pilier de l’identité politique iranienne, elle ne saurait en aucun cas être confondue avec une quelconque volonté d’éliminer le peuple Juif. Les Juifs sont considérés comme les « gens du Livre », à savoir les Dhimmis. Ils ont une place admise, reconnue et dessinée par l’Islam. Juifs, chrétiens, et – exception iranienne – les zoroastriens, sont protégés par l’Etat et par l’Islam. L’antisionisme d’Etat, aussi paradoxal que cela puisse paraître à des occidentaux, est totalement désolidarisé de l’antisémitisme au sens le plus européen du terme. Alors oui, l’antisémitisme existe en Iran, mais cela est un fait nouveau. L’antisémitisme est un produit importé depuis l’Europe par la République islamique et injecté dans les grands programmes de propagande pour servir un antisionisme qui, lui, a un fondement bien local ! Et si les grandes conférences négationnistes de 2006 en Iran ont défrayé les chroniques du monde entier, force est de constater que d’une part, leur initiateur, Mahmood Ahmadinejad, a eu besoin de recourir aux interventions de professeurs européens, dont le français Faurisson, et que d’autre part, le président iranien a dû se confronter à la position officielle du régime, qui s’incarne dans la position officielle du guide. Alors effectivement, le guide ne fait pas grand bruit de sa reconnaissance de la Shoah, il n’en demeure pas moins que telle est en définitive la position affirmée du pays, même si son expression reste discrète.


Entre fondements théologiques et détournement séculiers, la politique étrangère de l’Iran trouve son identité dans la négation d’un accaparement du religieux par le politique. Le Maraudage aura fait recette un temps : même si les critiques des clercs éclairés, ou tout bonnement érudits sur la traditionalité des Lois devenues lois, sont coextensives à l’existence du régime, la fièvre populaire, elle, s’est chargée de montrer son désintérêt pour la politique extérieure de l’Iran. D’ailleurs, aux slogans scandés à l’heure de la révolution de 1979 contre l’occident, la population iranienne oppose désormais, lors de toute manifestation entreprise en protestation à l’actuel régime les mots « Nah ghazeh, nah lubnân, jânam fadâ ye Irân » … « Ni Gaza, ni Liban, mon cœur va à l’Iran ».

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