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La Morale est le plus grand des dangers en politique



Analyse de Setâre Enayatzadeh présentée le 11 juin 2011, à l'université de Jussieu (Paris VI), pour le colloque organisé par la Confédération Etudiante. Le thème du débat était "Ethique et Politique".

Si on fait quotidiennement le triste constat de leur manque de coextensivité, c’est que quelque part, on ne saurait envisager l’existence d’une politique sans éthique. L’éthique semble faire partie intégrante de la définition même du politique, et ce pour une raison très simple, peut-être même réductrice : la politique comme l’éthique réside dans l’espace inter-humain : cela ne s’incarne en rien ni en personne, il s’agit d’un espace, exclusivement.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, c’est des dangers de la morale en politique dont nous aimerions parler. La dissociation entre morale et politique n’est pas nouvelle. Déjà Machiavel faisait de la morale non pas l’objet d’une éviction, mais plutôt une sorte de vitrine opaque permettant au politique, à proprement parler, de pouvoir se déployer sans entrave.

L’éthique, elle, est la science de la morale. C’est donc une rationalisation de prémisses données. Ces prémisses données, elles, ne sont pas forcément l’apanage du rationnel. On les doit d’ailleurs au religieux, et peu importe que nous soyons dans le plus laïcisant des pays, ou dans un régime théocratique dur, l’héritage moral, qu’on le veuille ou non, vient des religions. L’évolution des mœurs n’est d’ailleurs perceptible qu’à partir des prémisses morales religieuses. Bref, l’éthique, elle, en tant que rationalisation de la morale, tend à un dépassement du métaphysique pour s’inscrire dans une application, et une contextualisation. C’est dans cette brèche-là, qu’on s’attend à trouver le politique.

De ce point de vue, la traduction des mots « morale » et « éthique » en persan est extrêmement intéressante : « morale » se traduit par « akhlâgh » اخلاق, et « éthique » par « elm-e akhlâgh »           علم اخلاق, littéralement « savoir, connaissance de la morale ». Autre chose intéressante ici, les mots « akhlâgh » et « elm » utilisé en persan, viennent tout deux de l’arabe. Comme on le sait, le persan est une langue indo-européenne, aux structures totalement différentes des langues sémitiques, qui est donc bien différente de l’arabe. A l’heure des invasions arabes qui auront d’ailleurs laissé l’islam comme héritage dynamique aux populations perses, des mots arabes sont intégrés au vocabulaire persan sans pour autant perturber la structure de la langue persane. Pourquoi cette digression ? Simplement pour expliquer que les mots « morale » et « éthique » devait déjà exister avant l’arrivée de l’islam sur le territoire perse, mais ces mots, trop teintés de la religion première de l’Iran, le zoroastrisme, n’ont pu être conservés. Voilà qui nous conforte dans l’idée d’un lien indéfectible entre la sphère du religieux et de la morale.

Dès lors, il semble évident que l’éthique doive trouver une place différente en politique en fonction de l’héritage culturel où la politique se déploie. Sommes-nous capables de comprendre la place de l’éthique en politique sur un terrain autre qu’occidental ? Ne voyons-nous pas plutôt une absence d’éthique ? Cette absence d’éthique ne répondrait-elle pas à l’idée selon laquelle dans le cas d'une théocratie comme l’Iran, ce n’est pas le « elm-e akhlâgh » qu’il faille considérer, mais plutôt l’ « akhlâgh » brute, immuable qui attend que le monde s’adapte à elle plutôt qu’elle ne s’adapte au monde ?


L’éthique en politique, c’est la mise en application d’un état d’esprit reposant sur la fidélité et la transparence. C’est avec cette donnée que nous jugeons d’une politique si elle est éthique ou non. Et c’est pour cette raison d’ailleurs que nous faisons de la corruption le paradigme du manque de transparence, et donc du manque d’éthique. Souvenez-vous de 2009, c’est lors des élections truquées que le monde occidental a vu en l’Iran un régime dépourvu d’éthique. Avant cela, pour ceux qui ne s’intéressaient à l’Iran qu’en surface, ce pays représentait seulement une menace pour une partie du monde.

Que veut dire « éthique en politique » dans une théocratie comme l’Iran ? Déjà, il faut bien garder à l’esprit que dans le cadre d’une théocratie, ce n’est pas une éthique politique qu’on aspire à appliquer, mais la morale, pure et dure, du moins, la morale la moins rationalisée possible. Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela signifie que dans un pays où la religion dirige, la rationalité est donnée en même temps que ce qui est légitime du point de vue de la croyance : si la Charia pose ce qu’elle pose, cela doit être logique quand bien même nous ne serions pas encore à même de voir cette logique. Absence d’éthique dans la politique iranienne ? Oui. Subtantiellement, définitionnellement, et ceci ne va pas contre l’éthique selon le religieux d’ailleurs. Le manque d’éthique serait d’en avoir en politique, puisque ce serait donner à l’homme plus de pouvoir qu’il ne saurait en avoir.

La chose est beaucoup plus complexe que cela et nécessiterait une journée entière de considérations théologiques pour expliquer d’ailleurs que le régime iranien se trompe totalement sur ce point et va à l’encontre de la religion traditionnelle, mais, au-delà de cela, ce point de départ va nous permettre d’esquisser deux points fondamentaux dans la considération du manque d’éthique en politique : le deuxième découle du premier. Le premier réside en ce que, à vouloir appliquer une morale immuable et dogmatique à l’échelle du politique, le régime iranien fait ce que fait toute religion : il trace une frontière universelle entre le Bien et le Mal. Le problème, c’est que des moyens politiques sont désormais mis au service de cette frontière. Il ne s’agit plus d’une intériorisation des notions de Bien et de Mal devant régler de façon individuelle et personnelle les rapports entre les hommes, il s’agit d’une intrusion du dogmatique à l’échelle d’une politique mondiale. Le deuxième point qui découle de cela, c’est le jugement sur le manque d’éthique en occident. Souvenez-vous de l’affaire Sakineh qui avait poussé Ahmadinejad à insulter Carla Bruni. De cette première distinction entre le Bien et le Mal, érigée, non pas par une éthique politique, mais par une morale en politique, découle un jugement de l’occident qui nourrit et renforce cette fameuse frontière : regardez l’occident : ses mœurs sont dépravées, ils s’éloignent du Bien.

Laissez-moi vous expliquer le premier point de façon plus circonscriptible :

La vision du monde qu’érige la République islamique est une inscription de croyances atemporelles – les temps religieusement parfaits de l’arrivée de Mahdi succédant à une apocalypse où règnent le vice et l’indistinction - dans le siècle : rappelons que la légitimité de l’existence de la République islamique repose sur la volonté d’être un îlot de morale et de droiture, dans un monde de vice détourné du droit chemin. Dans ces conditions, tous les coups du destin, les crises économiques ou politiques que rencontre le pays sont toujours rangés dans la grille de lecture manichéenne érigée par l’idéologie du régime : il s’agit de l’œuvre du Mal, et donc, de l’Occident, Occident qui, à l’heure de l’avènement des temps du Mahdi, disparaîtra au profit d’un monde définitivement musulman, où règneront, de façon consentie, les lois de l’Islam.

L’occident représente l’absence d’éthique dans les mœurs et dans le politique qui est, dans la propagande iranienne, toujours associée à un capitalisme impérialiste expansionniste. Bref, de leur point de vue, nous faisons preuve d’une absence aigue de morale. D’ailleurs, c’est certainement pour cette raison que la démocratie ne peut être qu'une idée lointaine en République islamique : la démocratie est le lieu où la vérité est l’apanage de la majorité. Si la majorité décrète que tel représentant peut faire le Bien du peuple, alors telle est la vérité. On tombe dans un relativisme de la vérité qui entrerait en contradiction avec l’idée de la vérité absolue que porte le religieux.

Bref, la morale en politique est un danger. Ce n’est pas forcément le cas de l’éthique. Tout cela d’un point de vue oriental, évidemment. Comment juger la répression de la population lors des manifestations ? Du point de vue de la théorie du velayat-e faghih, le peuple aura manqué la vérité, et bousculerait du côté de ce fameux mal. Ce serait donc pour son bien que le régime le réprimerait, un peu comme à l’heure de l’Inquisition où on brûlait les impies pour leur bien.

Par contre, nous ne saurions juger la mascarade électorale de 2009 autrement qu’avec nos considérations occidentales, et il en va de même pour les iraniens eux-mêmes : d’abord parce que dans le cadre d’une théocratie, le vote n’a pas de sens. La pseudo-diversité des candidats, elle, a du sens : ce sont des faux candidats du point de vue occidental du fait qu’il faut prêter allégeance aux principes de la République islamique pour se présenter, mais l’islam accepte des courants radicaux ou moins radicaux dans son interprétation… mais le vote, lui, n’a pas vraiment de sens. Il pourrait éventuellement être une sécularisation illégitime du concept d’ijma (إِجْمَاع), mais c’est avant tout un concept hérité de l’occident. Toujours est-il, les élections sont là, comment juger le trucage ? Dans nos esprits rousseauistes, empêcher quelqu’un de faire entendre sa voix est un crime politique. Un manque d’éthique. Là est une faille de la théocratie iranienne, qui montre d’ailleurs le non-sens de la prétention théocratique même : la mascarade électorale de 2009 est un problème éthique. Un problème qui n’aura su trouver de justification dans ce fameux champ moral du Bien et de Mal.


L’éthique dépasse la métaphysique, comme je le disais. Elle est une tutelle de l’action. Par contre la morale est en politique un danger considérable, en ce sens qu’elle crée un retour au métaphysique. La République islamique impose la morale islamique, et non l’éthique, pour favoriser le retour à la métaphysique eschatologique avec le retour de Mahdi. La morale n’est pas la tutelle de l’action en politique, c’est l’action politique, dans ce cadre, qui devient la tutelle de concepts moraux irrationnels.








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