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Et si l'Iran devenait démocratique ? Quelle place pour le chiisme ?



Amélie Chelly (S. Enayatzadeh)

Le terme “dissidence” n’est pas qu’un mot revenant parmi d’autres sur la scène de l’actualité iranienne. Il est la pierre angulaire de l’histoire structurelle de l’Iran. Au centre de ce qui semble actuellement définir la réalité socio-politique du pays : le chiisme, qui est par essence dissident. En effet, à ne considérer que l’origine étymologique du terme, « chiisme », « shi’a » en arabe, trouve une traduction fidèle dans le substantif latin « secta », « secte », qui ne fait sens que par rapport à l’ensemble dont il s’est distingué, le sunnisme, « sonni », la tradition. La dissidence, c’est la distinction assise. L’extraction nouvelle et minoritaire qui a tout à prouver et qui doit, pour ce faire, exister par la distinction pour exister tout court. 

L’Iran étant l’un des rares pays du monde musulman comptant une écrasante majorité de chiites, il semble évident que la République islamique incarne donc, depuis plus de trente ans, une assise paradigmatique de cette distinction identitaire religieuse, mais l’histoire officielle de la difficile conciliation entre islam et modernité remonte à plus loin chronologiquement : c’est essentiellement au moment de la révolution constitutionnaliste en 1906 qu’on voit se déployer sur la scène politique une volonté de confronter tradition religieuse et aire post-traditionaliste (la modernité). C’est dans cet affrontement que s’immisce d’ailleurs une nouvelle dissidence, le réformisme. C’est sur cette résonnance qui n’a encore su trouver d’assise unifiée qu’il convient de s’arrêter à considérer l’hypothèse d’un Iran démocratique. Quelle place pour le chiisme dans un Iran démocratique ? Le réformisme n’est pas une extraction de la sphère islamique puisqu’il tente de concilier l’Islam avec l’aspiration démocratique propre à la modernité. Le réformisme n’est donc réformisme qu’à l’intérieur de sa propre sphère de pensée, puisque du point de vue de la pensée islamique assise au pouvoir en Iran, c’est bien dans des termes de dissidence qu’il faut s’exprimer : se séparer pour s’asseoir (dis-sedere).

Les années 60 marquent un tournant important dans le développement d’une pensée conciliatrice : c’est à cette époque qu’on tente de définir des concepts démocratisants qui ne soient pas directement importés d’occident. En effet, l’occident est vu d’un mauvais œil, puis il est évident que la fierté culturelle n’aurait pu saluer aucune forme d’ingérence, pas même conceptuelle. L’effort de distinction par rapport à la pensée occidentale a plus été dû à un rejet des implications impérialistes qu’aurait engagé l’adoption de concepts tout faits, plutôt qu’à une lucidité quant à l’impossibilité de calquer ces mêmes concepts sur un contexte socio-politique iranien. L’avènement de la République islamique en 1979 n’a d’ailleurs pas été un frein au développement de cette pensée ; bien au contraire : depuis que l’Islam est aux commandes de la sphère politique - ou plutôt qu’il est utilisé par le politique pour régner - les grandes figures de la réforme s’enrichissent en réaction à l’autorité dont fait preuve une République islamique qui s’éloigne de plus en plus de son ambition politico-religieuse première en constituant « un péché sur le plan religieux et un crime sur le plan juridique », pour reprendre les propos tenus en 2009 par feu le grand ayatollah Montazeri, architecte de la République islamique, puis dissident. Plus le chiisme occupe une place prépondérante en politique, plus les plumes s’agitent autour de son évincement, ou du moins, de la diminution de son importance sur la scène publique. La constitution et le développement de ces nouveaux mouvements intellectuels notamment dus à l’échec de l’islam politique, épaulent les forces vives de la résistance civile et incarnent la volonté de débattre d’un problème de taille : quelle place pour un islam largement dépassé, dans la redéfinition d’une culture iranienne qui ne peut pour autant pas faire l’économie de la composante religieuse ?

Les pensées postislamistes ne renvoient pas le religieux à une sphère strictement privée comme l’ont envisagé les penseurs de la modernité occidentale afin d’articuler une lecture sociale autour du terme complexe et hétérogène de laïcité. Les nouveaux mouvements intellectuels iraniens, si disparates soient-ils, se rejoignent sur l’idée d’ouverture des considérations du religieux, de sorte à ne plus rester cantonné à un carcan homogène et monolithe dont le dogmatisme ne permet ni l’expression, ni l’évolution, ni la tolérance. Autre point sur lequel ces mouvements s’accordent : la nécessité de décharger la sphère politique de nombre des domaines qu’elle régit. L’actuelle sphère politique, sous couvert de religieux, est phagocytante au point d’être totalitarisante : il faut donc transférer dans le domaine privé et culturel certains pendants de l’autorité. Enfin, des penseurs dissidents comme Hasan Yusofi Eshkevari, destitué par le tribunal spécial pour les clercs, exprime la nécessité de libre expression que doit engager une conciliation entre aspiration démocratique et islam : « C’est à dire que je crois au gouvernement islamique, dit-il, mais je crois que, fondamentalement, dans le monde d’aujourd’hui, s’il ne suit un système démocratique, un gouvernement islamique n’est ni possible, ni souhaitable »[1]. Alors effectivement, s’il convient de prendre en considération le fait que pour nombre de penseurs comme Hasan Yusofi Eshkevari, la confrontation entre islam et modernité soit un débat crucial, l’aboutissement d’une grande majorité de réflexions sur cette confrontation n’entend pas abandonner l’islam comme élément régisseur de l’espace interhumain. D’abord parce que l’islam reste une réalité iranienne, et d’autre part parce que le projet d’une modernité iranienne endogène trouve plus facilement sa voie dans cette conservation de l’islam comme détermination sociale. C’est en quelque sorte du projet d’un « islam social » dont il s’agit.

La conciliation colore pratiquement toutes les réflexions structurées de la réforme. Abdol Karim Soroush, considéré comme dissident pour avoir intégré des concepts occidentaux à sa pensée, le religieux Mohsen Kadivar, critiqué pour avoir condamné l’idée du pouvoir clérical tel qu’il se déploie dans la République islamique, Hasan Yusofi Eshkevari, défroqué pour avoir pensé la démocratie comme fondement de l’Islam, tous ont tenté de penser un compromis… et c’est peut-être là le plus grand des dangers. Une constante a toujours était mesurable concernant la volonté réformiste en islam : le réformisme a toujours été le point de départ du fondamentalisme. Hasan Yusofi Eshkevari n’est-il pas l’héritier d’Ali Shariati ? Ce penseur à l’époque considéré comme dissident dont la pensée, à mi-chemin entre socialisme et islam, a, par la suite, littéralement porté la Révolution iranienne ? Toute forme de réforme en matière de politique et de religion est vouée au dogmatisme. Là où une place publique est ouverte au religieux, on a la perspective d’une inscription dans des limites indépassables, puisqu’elles sont du ressort d’un religieux repensé.

Le réformisme reste néanmoins d’une nécessité non négligeable : il reste le baromètre le plus fiable de l’échec de la politique en place, il est présent dans les manifestations civiles, et il montre la volonté d’amoindrir la place du religieux. Cependant, la perspective d’un Iran démocratique ne saurait être le fruit d’un ordre nouveau aux mains de ces réformateurs-dissidents. On peut éventuellement envisager l’idée d’un long glissement démocratique, un long processus qui, sur des décennies, découleraient d’un nouveau pouvoir issu du réformisme… Mais une chose est sure, l’actuel régime ne saurait être le point de départ d’une telle évolution. Tout simplement parce que la République islamique s’inscrit comme un îlot de morale religieuse perdu dans un monde décadent. La légitimité de l’existence de la République islamique repose sur la volonté d’être un pôle de morale et de droiture, dans un monde de vices détourné du droit chemin. Dans ces conditions théologiques, conditions fondées sur la nature même du régime, aucun espoir n’est permis pour la démocratie qui, rappelons-le, est elle-même fondée sur la pluralité et le relativisme, idées que ne permet pas le dogmatisme religieux, même si c’est pour offrir une place à un courant qui ne ferait pas l’économie du religieux.









[1] MIR-HOSSEINI et TAPPER, 2006, p.77, communication sur le gouvernement islamique faite en juillet 1995 au séminaire organisé par l’association des ingénieurs.

Commentaires

Anonyme a dit…
J'ai vu que vous vous auto-qualifié de "spécialiste du monde kurdo-iranien". Puis-je savoir d'où vient cette spécialité? Vos études vous amènent-ils à étudier les Kurdes d'Iran et si, oui, sur quoi portent-ils? Question de curiosité car j'ai entendu parlé de vous et de vos travaux et j'ai lu vos articles. Et je n'ai rien lu qui porte sur les Kurdes d'Iran. Alors vous m'excuserez mais je me pose la question: ne cherchez vous pas, en vous déclarant "spécialiste du monde kurdo-iranien", à vous distinguer en tant que chercheuse? J'ai comme l'impression qu'il s'agit là d'un titre un peu beaucoup fumeux qui n'a qu'un objectif: vous attribuer une place là où il n'y a encore pas beaucoup de monde, voire personne. Se faire une place là où il n'y a personne n'a rien de répréhensible, c'est une bonne démarche au contraire mais enfin cela est problématique lorsqu'on se déclare "spécialiste" d'un sujet qu'on n'étudie pas vraiment. Alors je ne dis mais que vous ne l'étudiez pas mais je m'interroge car je m'étonne de ce que vous n'évoquiez jamais les Kurdes d'Iran.

Cordialement,

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