samedi 22 mars 2008

introduction à l'idée d'identité iranienne

Aujourd’hui l’Iran effraie. On écrit frénétiquement, comme pour apaiser sa crainte en même temps qu’on l’alimente. Nucléarisation, violent rejet de l’occident, l’humiliation comme condition féminine… l’Iran se ferme officieusement. On ne visite plus l’Iran par peur d’être pris pour le journaliste qu’on n’est pas, à cause de notre teint trop clair, ou de l’hésitation dépaysée que nos pas dessinent sur une terre plusieurs fois millénaire. Cependant, qu’il s’agisse des images qui nous sont diffusées à profusion, ou des innombrables publications sur l’Iran qui jonchent les meilleurs étals des plus grandes librairies, proposant des fines analyses géopolitiques, il nous semble que la notion d’iranité, notion qui tient pourtant toutes les conditions géopolitiques et historiques entre ses mains, n’est pas effleurée.
Les traits de l’Iran sont épurés par l’occident au point d’en faire une œuvre minimaliste privée de ses reliefs et de ses couleurs. On n’a pas moins de douze groupes ethniques et autant de langues en Iran, plus de cinq minorités religieuses, un poids de l’histoire qui dessinent des inclinaisons politiques très différentes qu’on est aujourd’hui tenu de taire, mais qui posera très certainement problème à considérer l’éventuelle chute de l’actuel régime.

La notion d’iranité a attrait à l’identité. L’identité est un concept complexe, flexible, qui ouvre un large champ de réflexion, et qui annonce dès lors qu’on ne s’arrêtera pas ici à des considérations historiques, politiques, ou chiffrées. Ces données sont bien évidemment nécessaires, et nous nous y attarderons, mais à considérer l’identité comme un ensemble de traits permettant de faire la distinction entre soi et l’autre, il est bien évident que notre étude revêtira un aspect humain. Il nous semble fondamental pour nous plonger dans la particularité de cette réalité, l’iranité, de rapporter un travail de terrain. Comment étudier les mentalités et le sentiment d’appartenance à ce ensemble identitaire, sans faire de rapport sur le vécu d’un héritage qu’on estime commun ? S’identifier, c’est savoir faire un retour définitionnel sur soi ; cela engage donc une faculté autoperceptuelle de soi, la faculté d’outrepasser une sensation immédiate de soi pour concevoir l’ensemble des représentations de soi. Là, se trouve la dimension affective, la dimension du jugement de soi sur soi.

Une telle ambition n’est pas anodine à l’heure où nous sommes. Cette nécessité à définir l’identité iranienne naît notamment d’une évolution dans sa définition identitaire, et cette évolution est due à la nouvelle configuration diasporique de la population iranienne. La notion d’iranité est certainement coextensive à une définition identitaire qui se construit hors d’Iran. On parle d’identité française quand on la sent se perdre dans un pays où des valeurs qui ne sont pas traditionnellement françaises font irruption sur le territoire. On parle de plus en plus d’arménité ou de turcité, par confrontation avec ce qui est autre[1], ou alors parce que ces identités sortent de leur territoire et doivent être pensées pour ne pas s’effacer. C’est l’arrachement du peuple iranien à sa terre qui entraîne cette nécessité redéfinitionnelle qui prend source en 1979. Il est évident que la configuration diasporique à la fois moteur et paramètre de notre tentative d’élucider ce qu’il faut entendre par iranité, est à expliquer par ce qui l’a provoquée.

Il faut remonter un peu avant 1979, « date-rupture » dans la ligne directrice identitaire, date qui constitue d’ailleurs elle-même un élément identitaire. Pour beaucoup d’iraniens, il y a l’avant et l’après 1979. Identité politique, religieuse et sociale s’articule autour de la date de l’avènement de la République islamique. Ce n’est pas pour rien si on voit le nombre de zoroastriens croître entre 79 et nos jours[2], alors que tous les autres groupes religieux voient le nombre de leur membres se réduire en Iran[3]. L’imposition des règles islamiques érigées en mesures politiques a engagé des réactions identitaires qui ont pour but de retrouver une iranité plus pure. On retourne à la première religion d’Iran, on devient athée, on s’éloigne de la religion. C’est un véritable échec d’une politique religieuse pour le religieux que nous considérerons d’ailleurs au cours de notre étude.

Mais comment en est-on arrivé à ces extrémités alors que sous le Chah, le port du voile était interdit ? Alors qu’on était forcé de porter des vêtements occidentaux dans les universités et les administrations ? Alors que le Chah a fait de l’Iran un pays moderne au sens où nous l’entendons en Occident ? En 1978, la monarchie iranienne chute. C’est la fin de la dernière dynastie, celle des Pahlavis. Cette dynastie née en 1926 avait considérablement relevé le pays de son retard économique, retard non seulement par rapport à l’occident, mais aussi par rapport aux pays du Moyen-Orient. Sous les Qadjar, dynastie qui a précédé celle des Pahlavis, l’Iran est traversé de problèmes socio-polico-économiques. Le pouvoir n’est pas centralisé, le taux d’analphabétisme est cinq fois plus élevé qu’en Egypte, les voies ferrées quasi-inexistantes, on se déplace mal dans le pays ce qui étouffe encore toute velléité de réaliser quelque essor économique qu’il soit. L’armée du pays, quasi-inexistante, ne permet pas de conserver la neutralité dans laquelle s’est cantonnée l’Iran pendant la première guerre mondiale, ce qui affaiblit encore le pays. C’est dans ce contexte que le premier Pahlavi, le chef d’armée Reza Khan, s’est imposé, pour être couronné en 1926. Entre 1925 et 1939, on a une croissance économique fulgurante : près de 1300 %. L’enseignement et la laïcité sont valorisés. Des universités se créent, université dont le niveau et de plus en plus reconnu sur la scène universitaire internationale. Aujourd’hui, l’héritage est très constatable : L’Iran est un pays où on étudie. On compte de très nombreux docteurs, Les femmes plus encore d’ailleurs que les hommes obtiennent des doctorats d’Etat. La politique de laïcisation aussi a des conséquences sur l’actualité iranienne. La rigidité des mesures du Chah quant à l’interdiction du port du voile a notamment conduit à de grandes « manifestations voilées », à l’initiative de femmes qui n’étaient pas forcément religieuses, et qui ne savaient pas qu’elles se verraient forcées de cacher leurs cheveux sur la scène publique quelques mois plus tard. Avant de céder son pays, le Chah s’est efforcé de ranimer la flamme de la Perse antique. De redonner à l’Iran les couleurs d’un temps épuré de la religion officielle de l’Etat : la volonté d’imposer un calendrier ayant pour source la fondation de l’empire de Cyrus, le fameux défilé de Persépolis, autant de manifestations qui irritent l’opinion occidentale, et qui sont pourtant l’expression la plus illustrative du sentiment patriotique iranien, celui qui perdure sous tout ressentiment vis-à-vis de l’actuel régime.








[1] Les notions de turcité et d’arménité sont aussi employées dans le cadre de l’opposition de ces deux identités pour se définir. Les travaux sur la représentation turque du massacre arménien notamment, essaient, dans nombre d’études, d’expliquer le génocide comme le résultat d’une dynamique de construction et d’affirmation de l’identité nationale turque, de la turcité sur ce qui n’est pas elle et dont la confusion la mettrait en danger. L’objectif du Comité Union et Progrès, au pouvoir à l’époque, était l’islamisation du territoire à défaut de sa turcification – ce qui souligne d’ailleurs que l’identité n’est absolument pas réductible à la religion et inversement. Cette conquête était un objectif assumé. L’enjeu consistait alors à démontrer que les arméniens n’ont jamais appartenu à leur territoire. C’est notamment sur le terrain de l’histoire que se situe la question de l’identité ; il s’agissait pour les turques d’extraire la question arménienne de l’histoire anatolienne, pour le salut d’une grille de lecture turciciste de l’histoire. A ce titre, l’ouvrage Le clan des Ian: arménité d'abord!, Hoviv, Edipol, 2004, est assez révélateur du sentiment identitaire.

[2] Le zoroastrisme est considéré par les iraniens comme la première religion d’Iran. Il s’agit d’une réforme de la religion mazdéenne par Zoroastre (Zarathoustra en avestique), religion dont le caractère monothéique fait problème étant donné qu’elle s’articule autour de deux entités manichéenne : Ahura Mazda, entité divine du bien, de la lumière, de la vérité, et Ahriman, entité du mal, de l’obscurité, du mensonge. Nous reviendrons bien évidemment sur cette définition dans notre étude. Notons tout de même que les zoroastriens, toujours présents, étaient 20 000 en 1979. On en compte, près de 91000 aujourd’hui, et nous devons très certainement l’augmentation de cette population à des considérations politiques.
[3] Les chrétiens passent de 300000 à 100000, les juifs de 80000 à 20000, les musulmans consituent toujours 99% de la population, mais une forte tendance à l’exil est très constatable : certains pour des questions politiques, d’autres, peu pratiquants, pour fuir la pression religieuse, et d’autres encore pour fuir une économie qui perd de son dynamisme depuis l’avènement de la République.

Diaspora juive et diaspora iranienne.Vues des iraniens de France sur les Juifs et sur Israël.

Le précédent numéro esquissait une introduction comparative entre la diaspora iranienne et la diaspora juive. Quelques questions portant notamment sur l’avis des iraniens de France quant à la politique anti-israélienne de leur pays d’origine avaient été posées. Nous comptons apporter ici des réponses élaborées à partir de propos recueillis auprès d’iraniens de France issus de milieux très différents, et de confessions différentes[1]. Il s’agit plus ici d’une investigation analysée que d’une analyse théorique. Les iraniens de France partagent-ils la position d’Ahmadinejad sur l’illégitimité de l’existence de l’état hébreux ? Quels sont leurs rapports avec les membres de la diaspora juive de France ? Ont-ils la même définition de l’identité que les juifs de France ? Les positions politiques et les mentalités des iraniens de France sont-elles très différentes de celles de leurs familles restées en Iran ? Pour pouvoir ériger des réponses générales, pour arriver au plus près de la réalité de positions d’ensemble, nous avons non seulement interrogé une population d’iraniens de France, mais nous sommes allés en Iran, par ailleurs, pour recueillir certains propos auprès d’une population qui se livre beaucoup plus facilement que ce qu’on croit, ceci dans un soucis d’apporter une analyse comparative la plus réaliste possible.

Rappelons que la diaspora iranienne s’est dessinée aux quatre coins du monde[2], par vagues successives, depuis l’avènement de la République Islamique en 1979 : beaucoup sont partis parce qu’ils craignaient pour leur vie, du fait qu’ils étaient des sympathisants affichés du régime du Shah, d’autres ont quitté le pays du fait qu’ils ne désiraient pas suivre les règles imposées de la Charria, d’autres encore, plus tard, à cause des problèmes économiques qui se sont accentués avec l’avènement du régime des mollahs. Ils n’est donc pas étonnant de rencontrer en France, des iraniens qui ne sont absolument pas pratiquants ; c’est même le contraire qui peut surprendre : on a généralement le réflexe de penser, à la vue d’une iranienne voilée ou d’un iranien portant la barbe, en France, qu’ils sont professionnellement rattachés au régime iranien (Iran Air, banque iranienne, ambassade…) – par ailleurs peut-on affirmer que ces iraniens appartiennent à la diaspora[3] ?
Questionner ces dernières personnes ne serait pas concluant : ils sont tenus de répondre au nom du régime. Notons d’ailleurs que tout contact avec ces personnes est généralement évité par les iraniens qui ont quitté le pays de leur propre-chef. Le climat des rapports entre iraniens de la diaspora est généralement la méfiance… chose plutôt normale quand on sait qu’environ deux iraniens sur dix, en France, sont, hormis les fonctionnaires officiellement envoyés par l’Etat iranien, à la solde du régime des mollahs pour dénoncer les exilés qui tiendraient des propos critiques vis-à-vis de la République islamique[4].

Les propos critiques en question concernent autant le régime en soi, que les positions sympathisantes vis-à-vis d’Israël ; autant le sentiment de liberté qu’on acquiert en occident que la désapprobation qu’on peut affirmer quant au système de répression iranien. Tout ce que craint le régime est pourtant généralement affirmé par les iraniens de la diaspora, et même par les iraniens d’Iran. Pour autant, et il nous semble que c’est par ce point qu’il faut commencer avant de rapporter les propos recueillis, le sentiment nationaliste est toujours extrêmement fort chez les iraniens. Il outrepasse toute désapprobation. C’est ce sentiment qui pousse dangereusement même les iraniens les plus hostiles au régime, à se ranger derrière les perspectives de nucléarisation du gouvernement iranien. Pourquoi les autres puissances y ont-elles droit, et pas la grande perse ? Telle est la logique, soutenue par le poids d’une communauté historique plusieurs fois millénaire, dans laquelle s’engagent tous les ressortissant de ce pays. L’identité est plus une affaire d’affect que de raison. C’est ce qui ressort des réponses obtenues à la question de savoir quelle place tient l’iranité dans la vie d’un français d’origine iranienne.
« Mon cœur est resté en Iran et pourtant je n’y suis pas né, affirme Dariush, commercial de vingt-six ans, Je suis d’autre part très fier d’être français. J’ai énormément de respect pour les lettres françaises, la musique française, l’architecture, bref la culture française mais ce respect implique une distance que je n’ai pas avec la culture iranienne. Je ne cherchais pas à faire ma vie avec une iranienne. Je voulais la faire avec une française parce que je n’aurais pas supporté de vivre avec une personne qui aurait gardé des séquelles de la condition à laquelle elle aurait été soumise en Iran. Je voulais vivre avec une femme épanouie par la liberté. Et pourtant mon amie est iranienne, elle vit à Téhéran. Je pense que la seule chose qui nous rapproche c’est cette culture qui colore notre cœur. Mon esprit lui est français : je suis pour la liberté, la démocratie, et je suis cartésien. »
Le sentiment d’appartenance est bien distinct de toute forme de désapprobation politique. Le nationalisme n’est pas à confondre avec le patriotisme, ou avec l’adhésion politique. Le sentiment nationaliste naît, au départ, d’une visée d’indépendance d’une nation menacée, ou d’une volonté de défendre une culture opprimée ou niée. C’est à cela que nous avons affaire, quand nous observons, par exemple, la population se soulever contre la volonté des mollahs de supprimer une fête traditionnelle comme nowruz (jour de l’an perse), au lendemain de l’avènement du régime. C’est dans le patriotisme que nous pouvons tomber à considérer qu’on mette l’intérêt du pays plus haut que la désapprobation politique : le sentiment d’appartenance au pays sur la base de la valeur commune de puissance méritoire par exemple, peut être plus fort que l’hostilité vouée au régime des mollahs, et réunir les plus farouches opposants aux côtés du régime dans la perspective de nucléarisation. La différence étant faite, on peut comprendre la réponse très favorable vis-à-vis d’Israël qu’ont pu donner les personnes très nationalistes qui ont été interrogées :
« Beaucoup de membres de ma famille sont restés en Iran, nous dit Arezu, vingt-huit ans, avocate. Ils sont souvent restés par nationalisme même s’ils sont contre le régime ; d’autres sont restés par peur de la nouveauté alors qu’elle répond à leurs aspirations. Le chef de l’Etat n’est pas pris au sérieux. Surtout quant il s’agit de ses propos vis-à-vis d’Israël[5] Cette politique n’est pas prise au sérieux et indiffère. En France on s’indigne, en Iran on en rit parce que c’est incohérent. Il n’y a que la communauté internationale qui écoute. Le chiffre de 6% d’iraniens pro-régime a été énoncé par Antoine Sfeir dans une émission d’Yves Calvi. Il n’a fait que poser plus de précision sur l’impression de minorité qu’on avait déjà. »
Distinction très marquée aussi, celle dont nous avons déjà parlé dans les précédents numéros et qui nous paraît incontournable : celle à établir entre l’antisémitisme et l’anti-sionisme. Dans le discours des personnes interrogées, ressort d’une part cette distinction que nous, occidentaux, avons du mal à réaliser, et d’autre part le fait que l’anti-sionisme est plus le fait de classes très populaires en Iran.
« Nous avons honte en France des propos contre Israël tenus par le président.. Nous avons un pied dans l’indignation, sentiment de la France, et en même temps, un pied dans le caractère comique qu’implique les propos d’Ahmadinejad. Nous avons peur que la communauté européenne nous mette dans le même panier. Je prendrais l’exemple du séminaire négationniste qui s’est tenu à Téhéran en janvier 2006. Nous savons que les positions de l’Iran sur la Shoah confirme son existence. Le guide suprême affirme que cela a existé. Ahmadinejad a organisé ce séminaire pour attiser un antisémitisme qui n’est que politique. On n’est pas plus antisémite en Iran qu’en France. En Iran, les personnes qui n’ont pas accès aux autres chaînes de télévision que celles du régime, ceux qui n’ont pas les moyens d’entendre autre chose que des propos anti-sioniste et donc d’avoir un esprit critique, tombent dans cet anti-sionisme. En France je ne pense pas qu’on le soit, d’autant qu’on n’aime pas vraiment les palestiniens. »
Ces propos ont pris tout leur sens lors de notre investigation sur place, à Téhéran, où les familles riches que nous avons eu l’occasion de rencontrer, critiquaient sans réserve la politique extérieure du président, et condamnaient avec véhémence, la façon dont les palestiniens inspirent le sentiment d’apitoiement à la communauté internationale. Ces critiques engagent souvent directement ces iraniens, et la plupart des iraniens de France, dans des rapports d’empathie avec la communauté juive. Les iraniens de France, déracinés, n’hésitent pas à parler de réelles ressemblances entre les communautés, et de compréhension mutuellement quant aux notions d’identité et souffrance.
« Pour considérer la communauté juive de France, je dirais que nous lui ressemblons, nous dit Yashar, vingt ans, serveur et étudiant, Nous aimons rester entre nous pour parler de notre iranité comme les juifs parlent de judaïsme, à cette différence que nous ne faisons par entrer le paramètre religion dans nos discussions sur l’iranité. Les Juifs posent souvent des questions du genre « Sarah elle mange cacher ? » ou « Samuel respecte-t-il le shabbat ? ». Nous, nous parlons de l’Iran, des dernières facéties du gouvernement etc. Le deuxième angle qu’il faut évoquer touche aux relations particulières entre juifs et iraniens en France. Il y a des affinités que je n’explique pas. Peut-être faut-il les attribuer au sentiment de déracinement ou du vertige d’ « entre-deux-cultures », mais j’insiste soit la relation est sincèrement fusionnelle, soit il n’y en a pas et aucune de mes relations iraniennes n’ échappe à cette règle. Mon meilleur ami est iranien de Chiraz, ma meilleure amie est juive sépharade. »

Il faut noter que ces rapports entre iraniens et juifs restent des rapports diasporiques. C’est le sentiment d’appartenance au-delà des frontières de la terre d’origine, ou de la religion d’origine, qui implique ces liens basés sur l’empathie. En Iran, les bons rapports qui peuvent être entretenus entre juifs et chiites reposent plus, il nous semble, sur une empathie quant à la situation que le gouvernement iranien entend réserver à Israël, et au sentiment que cela inspire aux juifs d’Iran et d’ailleurs.




[1] Nous avons interrogé vingt-et-un iraniens de France, dont deux sont nés en France, treize sont arrivés en France avant leur dixième année, six étaient adultes quand ils ont quitté le pays. Sur ces personnes, deux sont de confession juive, un est zoroastrien (première religion perse), deux sont chrétiens, les autres sont chiites.
[2] Aux États-Unis 1,5 millions de personnes, plus particulièrement à Los Angeles, surnommé "Tehrangeles" ou "Irangeles". On trouve aussi beaucoup d’iraniens en Turquie (800 000), aux Emirats arabes (560 000), en Irak (250 000) au Royaume-Uni (80 000), en Allemagne (110 000) . En France ils sont environ 62 000, dont près de la moitié en Ile-de-France.
[3] Notre interrogation est liée aux critères qui permettent de déterminer l’appartenance diasporique : 1. le mouvement hors du pays doit être dû à des vicissitudes socio-économico-politiques et engage un éparpillement à travers le monde. 2. le terme de ‘Diaspora’ est à distinguer de la notion de ‘statut’. Immigrés, réfugiés, naturalisés, requérants d’asile, expatriés sont des statuts. Membre d’une diaspora n’en est pas un et englobe tous ces statuts. On ne peut s’identifier absolument à aucun de ces statuts. 3. Le terme de Diaspora implique la question de l’auto-définition identitaire, i.e. une permanente création identitaire hors du pays. (ex : dans la diaspora juive, ce processus est très observable : on fait vivre une culture juive du Maroc, juive de Pologne...) 4. Il faut donc considérer que la vie en diaspora est source de production de savoir, et d’une mémoire sur l’ensemble des expériences migratoires, ce qu’on appelle en sociologie le capital culturel migratoire. 5. Il ne faut pas considérer une bipolarité mais une influence mutuelle centre/périphérie 6. Il y a aussi le critère de l’espérance. On croit au futur, on pense à l’alyah, on attend que le régime tombe pour rentrer. 7. Avant le futur, c’est le passé qu’il faut considérer, moins que le langage d’ailleurs. L’hébreux est la langue du passé qu’on n’a fait revivre au-delà de la prière, mais on se sent lié à la diaspora juive que notre langue maternelle ; de la même façon, un Afghan de France et un iranien de France ne se sentiront pas appartenir à la même diaspora même s’ils parlent tous deux la même langue.
[4] Ce chiffre a été recueilli auprès d’un ancien membre de la SAVAK (ساواک Sazeman-i Ettelaat va Amniyat-i Keshvar, Organisation pour l'Intelligence et la Sécurité nationale), au temps du Shah, qui a fuit l’Iran au lendemain de l’avènement de l’actuel régime, et qui par conséquent, préfère rester anonyme. Toujours est-il, ce contact nous a été très précieux pour réaliser notre entreprise de voyage et de reportage en Iran : nous avons pu prendre connaissance d’un des moyens les plus efficaces du régime pour se maintenir en évinçant l’opposition iranienne de l’extérieur : engager des personnes (souvent de jeunes personnes qui acceptent moins par conviction idéologique que par intérêt financier, de se trouver à la solde du régime) pour se fondre dans la population et relever les propos critiques des iraniens de la diaspora, surtout si ceux-ci compte revenir au pays de temps en temps, pour rendre visite à leur famille par exemple.
[5] Arezu ne connaît ni notre confession, ni le magazine dans lequel ses propos sont recueillis.

Iran : Les mollahs aussi critiquent le régime des mollahs.





L’hoyatoleslam Mohsen Kadivar. Opposant au régime,
Il entend sauver la religion de l’emprise politique.
Un clerc contre le régime des clercs.

Mohsen Kadivar est un théologien chiite respecté. Il s’est présenté aux élections de 2005 qui ont donné Mahmoud Ahmadinejad vainqueur. On peut ainsi résumer son mot d’ordre et l’idée qui aurait orienté sa politique s’il avait accédé à la présidence : l’imposition des lois de la Charia, loin de ramener les musulmans dans les mosquées, les en détourne. Cette position, non seulement rationnelle mais fondée sur des constats, a valu au théologien de se retrouver incarcéré, le temps des élections…
Un des nombreux paradoxes de l’actuel Iran réside dans ce fait : depuis que l’Islam règle la sphère du politique, on se détourne de la religion. On n’a plus peur de la punition de Dieu, seulement de celle d’un Etat très répressif. La justice répressive à la main si lourde, qu’elle se met à occulter Dieu, alors que c’est au départ en son nom qu’elle condamne et exécute.
Jamais les mosquées n’auront été si peu fréquentées en Iran que depuis l’instauration de la République islamique. Autre manifestation du détournement populaire du religieux : une population zoroastrienne qui enfle étrangement[1] (alors que les conversions de l’islam à une autre religion sont strictement interdites), la seule d’ailleurs, puisque toutes les autres communautés voient le nombre de leur membres décroître du fait de départs[2], ou de persécutions[3]. En diaspora aussi, les iraniens, par dégoût des règles religieuses qui ont été imposées par leur pays d’origine, tombent dans un athéisme qui frôle l’intolérance, ou encore, cachent qu’ils n’arrivent pas à ne plus croire en Dieu, tout en revendiquant leur totale rupture avec tout ce qui relève des règles, de la pratique, de la tradition musulmane.
Ce grand paradoxe né de l’imposition, Mohsen Kadivar l’a bien compris. De l’extérieur, on pourrait croire qu’il y a deux oppositions au régime : l’opposition de ceux qui, non religieux, refusent la pratique imposées de lois de la Charia, et l’opposition d’une infime minorité de religieux éclairés qui veulent ramener la jeunesse iranienne aux mosquées autrement que par la violence étatique. Nous n’avons en fait à faire qu’à une et même opposition. L’image de Mohsen Kadivar manifestant, en 1999, aux côtés des étudiants rebelles qui s’élèvent contre la rigidité du régime, rend bien compte du caractère unique de cette opposition. Le théologien est le héros d’une jeunesse anticléricale. Non seulement parce que ce théologien, comme bien d’autres clerc libéraux, ont su poser des mots sur les contradictions du régime en parlant le langage du régime - le discours religieux - mais aussi, parce qu’au même titre que n’importe quel étudiant, il aurait pu être arrêté et pendu pour viol d’enfants ou tortures de vieilles dames. En République iranienne, on ne reconnaît pas l’existence de prisonniers politiques, alors – vaste hypocrisie ! – on invente des motifs pour infliger les peines (qu’il s’agisse de l’incarcération ou de la pendaison). L’acteur iranien Payam Amini, engagé dans la révolte, a été pendu pour « viol et meurtre de dames âgées ». Des étudiants sont condamnés à mort pour pratiques homosexuelles, pédophiles ou gérontophiles (les mollah ne manquent pas d’imagination quand il s’agit d’évoquer des pratiques sexuelles choquantes). Les opposants sont tous des musulmans dont le lien à la religion a divergé du fait de l’étatisation de la religion. L’Iran n’est jamais rentré dans un processus d’effacement de la foi tel qu’il est constatable en Europe. La littérature et les mentalités quand à l’ouverture aux sciences humaines défaites de toute théologie ont environ deux siècles de retard[4]. L’Iran n’a jamais pensé la religion hors de la sphère religieuse. La population est passée du religieux à sa négation, ou du religieux à la prise de conscience qu’il est à défaire des filets de la politique. Deux réactions différentes à une même oppression. La désertion des mosquées, le cri d’alarme des clercs vis-à-vis d’un régime qu’ils sont censés diriger, l’abandon du voile à l’extérieur d’Iran, alors qu’on le portait même à l’heure où il n’était pas obligatoire, sont autant de signes que le régime iranien tient en équilibre sur un vaste paradoxe : l’application séculière de l’atemporel, l’imposition politique et donc sensément rationnel, de ce qui relève de la foi, et donc de l’irrationnel. Cette énorme contraction intrinsèque au régime nous porte à croire, malgré un pessimisme forgé au fer de l’histoire de l’Iran depuis 1979, que c’est de l’intérieur que naîtra la dissolution du régime. De la contradiction même. Comment le régime des mollahs peut-il tenir si « la scission au sein de la communauté cléricale qui est dépositaire du pouvoir en Iran », telle que l’analyse le professeur Shaul Bahkash[5] se dessine de plus en plus clairement ? Les mollahs réformistes, de plus en plus nombreux, constituent une menace sérieuse pour les mollahs, parce qu’ils portent eux aussi le turban.
[1] Le zoroastrisme, première religion de la Perse, fait partie des cultes reconnus en Iran. Entre 79 et aujourd’hui, le nombre de zoroastrien est passé de 21 000 à 91 000.
[2] Les chrétiens, qui étaient 300 000 en 1979, ne sont plus que 100 000. On comptait 80 000 juifs en 1979, à présent, on n’en compte plus que 20 000.
[3] Les bahaïs, 300 000, non reconnus, sont persécutés et pratiquent dans la clandestinité. Ils n’ont pas le droit d’étudier, et n’importe quel citoyen a le droit de tuer un membre de cette importante communauté bahaï sans être inquiété.
[4] Très généralement, on peut dire que le mouvement qui, sur 4 siècles (XVe – XVIIIe) a fait naître humanisme et le réformisme religieux en Europe, entra dans la sphère intellectuelle iranienne au XXème siècle.
[5] In Le règne des ayatollahs université Georges Mason

Femmes d’Iran, lever le voile sur les contradictions

Les nouveaux sites Internet de partage de vidéo, tels Youtube ou Dailymotion, regorgent de scènes de lapidation de femmes iraniennes ayant commis un adultère ; nos chaînes télévisées et nos journaux, d’articles rapportant l’histoire de jeunes filles condamnées à être pendues, pour avoir eu des rapports physiques avant le mariage. La femme de l’Iran de la République islamique est effectivement associée à la sexualité en même temps qu’on tend perpétuellement à l’en dissocier. Tel est le grand paradoxe : au plus la femme est vertueuse d’un point de vue religieux, au plus elle voit de la sexualité là où une occidentale ne l’aurait pas vue : au plus elle va loin dans la volonté d’être islamiquement vertueuse, dans la façon de se vêtir par exemple, au plus elle crée un rempart contre l’inspiration sexuelle qu’elle porte en elle. Se couvrir des pieds à la tête, c’est avoir une conscience quasi obsessionnelle de son caractère sexuel, et n’être plus réduit qu’à lui. C’est notamment la raison pour laquelle nos esprits occidentaux sont choqués en observant des enfants de cinq ans porter le voile. A cinq ans, ces enfants portent en elle leur potentialité à la sexualité, alors que le monde de la sexualité est sensé leur être consciemment étranger…
Les femmes d’Iran commence à prendre en considération ce paradoxe, et sous ce paradoxe, commencent à envisager la nouvelle contradiction dans laquelle elles s’enferment : beaucoup d’entre elles font désormais du voile une arme pour se protéger, non pas d’une sanction divine, mais du nouvel ordre social.

Alors qu’à l’heure du Shah, les femmes manifestaient pour revendiquer leur droit de porter le voile, elles se voient aujourd’hui forcées de porter le hidjab[1]. Ces femmes qui, par solidarité avec les sœurs pratiquantes, manifestaient, coiffant le voile, sont désormais obligées de cacher leur cheveux. La révolution islamique a fait du port du voile et du manto (tunique islamique recouvrant le corps du cou aux genoux, portée sur un pantalon) la seule tenue islamique autorisée. Les plus pratiquantes allant jusqu’à rajouter un tchâdor à cette tenue. La révolution religieuse n’entend bien entendu pas qu’une révolution vestimentaire, elle tend à instaurer un nouvel ordre social : les différences sociales ne doivent plus se calquer que sur une distinction entre le « bon » et le « mauvais » musulman. Les postes de l’administration et de l’enseignement (c’est d’ailleurs une très bonne stratégie pour le maintien d’un tel régime) requiert une observance respectueusement des règles religieuses. Or, on ne peut pas tout contrôler de l’observance ; on peut seulement examiner le respect de règles qui requiert une visibilité. Le port de voile en est. Et beaucoup de femmes, pour éviter les contrôles désobligeants, ou pour s’octroyer des privilèges réservés aux plus observants, font du tchâdor une arme. Convenons que cette stratégie ne pourra jamais faire avancer la conditions des iraniennes dans le sens qu’elles escomptent, cependant pour beaucoup d’entre elles cette manœuvre est salutaire.

« Je ne suis pas mariée à mon ami Davoud, nous dit Shahla, étudiante en droit de 21 ans. Je ne suis pas très pratiquante, mais quand je veux sortir avec Davoud, je mets un tchâdor. Ainsi, les policiers, pensant que je suis religieuse, ne se posent pas de questions : si je suis religieuse et accompagnée, c’est que je suis soit avec mon mari, soit avec un homme de ma famille. Et puis, au-delà de ça, c’est très inconvenant d’être suspicieux vis-à-vis de quelqu’un de religieux. Religieux rime avec sagesse. Quelle offense de vouloir contrôler une bonne musulmane ! »

On compte beaucoup de Shahla dans les rues de Téhéran. Certaines s’en cachent même assez peu. Cette nouvelle pratique contradictoire, considérée comme infamante à ses débuts, puisque teintée d’une lâcheté face à ses propres convictions politiques, devient une toute nouvelle force. « On voit dans le regard de certains policiers qu’ils ont compris notre jeu… mais que peuvent-ils faire ? » ajoute Shahla. Le tchâdor offre tranquillité, ouverture à certains postes, et même… jubilation. Un nouveau moyen de contourner les règles par les règles. Ces dernières années, il n’est d’ailleurs plus étonnant de voir défiler dans les rues de Téhéran, des visages très maquillés portant le tchâdor. Alors que le tchâdor était l’apanage des religieuses, alors qu’il permettait de faire la différence entre celles qui portait publiquement leur dévotion et celles qui ne portaient qu’un voile, et le poids des obligations du régime ; à présent, il est une arme. Cette arme confronte les gardiens du régime à une réalité incontournable et incontrôlable : l’impénétrabilité de la conscience. On n’a plus peur de Dieu, seulement de la police, les femmes ont bien compris que les policiers ne pouvaient pas contrôler ce qu’il y avait sous le voile : souvent un rejet du religieux dont ils sont eux-mêmes la source. Le voile reste une arme masculine de soumission féminine, mais devient aussi, malheureusement pour le déséquilibre du régime que pourraient engager l’action au détriment de la pensée, une arme sociale désormais féminine.

Le conflit israélo-palestinien vu d’Iran

Les positions radicales de l’Iran depuis 1979 sur l’illégitimité de l’Etat d’Israël, et par conséquence logique, sur le devoir de soutenir les palestiniens, laissent peu de place à l’idée d’une éventuelle sympathie d’une partie de la population iranienne pour la cause israélienne. La propagande anti-israélienne menée par l’Etat est telle qu’on envisage volontiers l’idée d’une population rangée derrière la politique extérieure héritée de Khomeyni. Les affiches présentant des drapeaux israéliens brûlés au nom de la paix, les débats télévisés, ou encore les propos tenus par le producteur de la fameuse série, dont nous avons parlé dans le précédent numéro, Madar Zefr taradjé, visent à distinguer antisémitisme et anti-sionisme, et à construire l’idée d’un génocide palestinien par les juifs sur le modèle du génocide juif par les nazis, pour mieux condamner le sionisme. Ce n’est pas sans raison que le héros de cette série est irano-palestinien : il porte tout le mérite de l’Iran d’avoir sauvé des milliers de juifs pendant le deuxième conflit mondial, en même temps qu’il incarne cette double identité qui pousse à l’assimilation : le bon iranien doit porter la cause palestinienne, et avec lui c’est l’image de l’homme juste qui sera opprimé que la société iranienne veut ériger. Toujours est-il, la question que nous nous sommes posée, et que nous avons posé sur place, à Téhéran, réside dans la réalité de cette position, et dans son éventuel partage par la population iranienne.

L’anti-sionisme comme ligne directrice de la politique extérieure iranienne trouve son ancrage officiel en 1979, et sa formulation dans les mots du guide spirituel Khomeyni. La révolution islamique ne concerne pas que l’Iran. L’idéologie khomeyniste implique clairement une perspective internationale, une vocation universelle, par l’établissement de liens entre les peuples, fondés sur la justice musulmane et la foi. Il faut cependant noter que les premiers prêches enflammés contre Israël naissent dès la création de l’Etat hébreux, bien avant l’avènement de la République islamiste. On sait pourtant les bons rapports qu’entretinrent très vite le Shah, à l’époque, et Israël, la création de cet Etat étant la suite logique, pour l’Iran, de la politique salutaire entreprise par les persans vis-à-vis des juifs pendant la seconde guerre mondiale. Ce rapport directement envisagé entre la Shoah et la création de l’Etat hébreux est d’ailleurs encore aujourd’hui bien ancré dans les esprits en Iran. La question de l’existence de l’idée sioniste bien avant la guerre de 39-45, n’a pas coutume d’être posée. L’émergence des mouvements anti-sionistes dès 1948 est coextensive à la naissance d’Israël : elle concerne le clergé chiite (plus largement musulman) parce qu’elle bouscule le concept islamique du Dar-el islam (littéralement : « demeure de l’Islam ») : les pays où l'islam domine, et dans lesquels les non-musulmans sont tolérés (le terme est différent de « respecter », le respect impliquant l’idée de pied d’égalité), à certaines conditions restrictives, et le dar-el-harb, la demeure de guerre, c’est-à-dire tous les autres pays gouvernés par des infidèles, selon les principes des infidèles, et qui doivent être combattus. On pourrait penser qu’Israël fait justement partie dans ce dar-el-harb, ceci répondrait effectivement aux perspectives guerrières de l’Iran sur l’Etat hébreux, mais selon les chiites, il n’en est pas ainsi : plus radicalement encore, c’est dans le Dar-el-islam qu’il faut ranger Israël, étant donné que l’Etat hébreux s’est créé sur une terre d’abord musulmane, d’un point de vue islamiste.
La population, elle, est généralement assez loin de ces considérations religieuses, surtout la population téhéranaise, mieux informée, plus moderne, dont une grande partie est plus aisée (nord de Téhéran), et a ainsi accès à des moyens d’information qui sortent des instruments étatiques : chaînes iraniennes de Los Angeles, chaînes américaines, programmes d’informations internationales en continu. Shamsi, institutrice de 42 ans résidant dans les quartiers chics de Téhéran, a répondu à notre interrogation sur la vision persane du conflit israélo-palestinien :

« c’est un scandale que la communauté internationale s’apitoie ainsi sur le sort d’un peuple dont les mères sont capables d’envoyer leurs propres enfants jeter des cailloux au soldats ! Comment une mère digne de ce nom, peut-elle ramasser l’instrument de la mort de son propre enfant, la lui donner, et l’envoyer à sa fin ? Nous ne sommes pas dupes des constructions médiatiques ; nous savons qu’un Etat dictatorial tend à s’accaparer le monopole de la vérité, à étouffer ce qui le dérange, à enfler ce qu’il tient pour vrai. Puis le fait de comprendre les choses telles sont nous conforte dans notre vision de la culture arabe, que nous ne tenons généralement pas en haute estime, nous les persans. »

La vérité a immigré avec les libertés iraniennes, la population la plus aisée en est bien consciente. Pour ce qui concerne les classes plus pauvres de la société iranienne, la lucidité sur la construction de la vérité aux couleurs d’idéologies islamistes est malheureusement beaucoup moins évidente : « ceux qui n’ont pas les autres chaînes que les chaînes de l’Etat ont tendance à se laisser berner, nous dit Shamsi. Et c’est à nous de faire le relais. Parfois j’ai l’impression que c’est peine perdue. Qu’ils sont endoctrinés comme s’ils avaient contracté une maladie incurable ». Une chose est du moins sure : quelle que soit la classe sociale à laquelle on appartient en Iran, ou le degré d’endoctrinement – moins effrayant toutefois que ce que les médias aiment nous laisser entendre – auquel on est malgré soi soumis, l’image de l’Arabe n’arrive pas à trouver la noblesse dont les perses colorent leur islam, et ne trouve de place favorable dans les engagements politiques iraniens que dans son rapport à Israël et à travers l’Etat hébreux, à l’occident.